Les cinq héritiers de l’insécurité

Les théories du complot reviennent aussi en force après le 11-Septembre, en Occident comme dans le monde arabe. Même l’impact des avions contre les tours jumelles de New York est remis en question. Des théories fabulistes, échafaudées selon les vents du moment, permettent à des individus et des populations autant qu’à des gouvernants d’éluder leurs propres rapports aux événements.
Photo: Beth A. Kaiser Associated Press Les théories du complot reviennent aussi en force après le 11-Septembre, en Occident comme dans le monde arabe. Même l’impact des avions contre les tours jumelles de New York est remis en question. Des théories fabulistes, échafaudées selon les vents du moment, permettent à des individus et des populations autant qu’à des gouvernants d’éluder leurs propres rapports aux événements.

Qui eût dit qu’un jour on trouverait au nombre des préoccupations des voyageurs la question de savoir si leur bagage à main contient plus de 100 ml de liquide ? Le détournement de quatre avions, le 11 septembre 2001, les images innombrables de ce drame, puis le récit des survivants ont donné le coup d’envoi à un nouveau moment de l’histoire dont nous ne sommes pas encore sortis. Quel bilan faire de ces quinze années ? À l’insécurité qu’inscrit dans le quotidien occidental le drame du 11 septembre 2001, on trouve cinq héritiers.

1. Le contrôle de l’immigration

Selon Élisabeth Vallet, directrice scientifique de la chaire Raoul-Dandurand, « le 11-Septembre va agir comme révélateur et comme accélérateur » de sentiments en latence avant ce drame. Il révèle notamment une opposition à la mondialisation agitée au nom d’inquiétudes à l’égard de la préservation de l’identité nationale, dont la construction de plus en plus de murs pour repousser les immigrants lui apparaît une illustration parfaite.

« Depuis le 11-Septembre, on a une démultiplication des murs frontaliers dans le monde. Il y en avait 11 à l’issue de la guerre froide [1991]. On en compte aujourd’hui 74, dont près de la moitié sont voués au contrôle des indésirables. »

Ces craintes déjà présentes avant le 11-Septembre obtiennent alors un passeport pour circuler librement en société.

La volonté de contrôler les flux de populations soumises aux valses mortelles de l’actualité ne date tout de même pas de l’après-11-Septembre. À la fin des années 1990 déjà, la crise économique mondiale avait déjà entraîné un durcissement des contrôles frontaliers en Asie. À Singapour, les milliers de travailleurs au chômage qui tentaient de trouver un ciel plus clément pour vivre étaient repoussés. Mais depuis le 11-Septembre, de telles politiques se donnent plus facilement à voir au nom de la sécurité, quitte à conduire à la stigmatisation certaines communautés. Les différences de niveau économique continuent de constituer les principales barrières aux mouvements transfrontaliers.

Selon Élisabeth Vallet, les pays riches sous-traitent même ces contrôles plus au sud. « Pour l’immigration africaine en Europe, les contrôles commencent désormais au Maroc. »

2. Un nouveau régime de lois

« Le régime législatif a changé. Après 2001, on a commencé par ajouter des lois antiterroristes. À cet égard, on n’est pas très différents d’autres pays », observe Karine Côté-Boucher, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Mais, ajoute Mme Côté-Boucher, on a changé ce faisant la nature du Service canadien de renseignement de sécurité, le SCRS. « À la suite de l’action de la Gendarmerie royale [GRC] et de la police relativement au Front de libération du Québec [FLQ], on avait jugé nécessaire de séparer le renseignement de la police. Or cette séparation s’est trouvée perturbée après le 11-Septembre. Le SRCS a obtenu au Canada des pouvoirs qui permettent même d’anticiper un crime éventuel. On a créé en quelque sorte une nouvelle police en parallèle. Exactement ce qu’on voulait éviter en créant le SCRS. »

Au Canada, on peut désormais détenir quelqu’un à titre préventif, et la pensée plutôt que l’acte peut être visée dès qu’il est question de menace terroriste. En mai dernier, rappelle Karine Côté-Boucher, le SCRS a annoncé publiquement s’être servi « deux douzaines de fois » de ses pouvoirs d’exception.

Plus de pouvoirs ont été consentis aux services policiers et de surveillance, mais sans contrepartie quant à la surveillance de leurs actions. « En 2006 pourtant, le juge Dennis O’Connor avait recommandé, dans la foulée de l’affaire Maher Arar, qu’on encadre mieux le travail des policiers. Ça n’a jamais été fait, malgré la sortie d’anciens premiers ministres comme Joe Clark et Jean Chrétien en faveur d’un tel encadrement. »

La peur suscitée par les suites du 11-Septembre a encouragé en outre les discours de politiciens qui jouent les durs contre la criminalité et le terrorisme. « On remet très peu en question les moyens qu’ils prennent, commente Mme Côté-Boucher. Il y a peu de discours sur les limites que tout cela doit avoir et sur l’éclairage qu’on doit donner aux informations qui sont recueillies désormais par toute cette activité. »

3. Un ressac antiféministe

L’après-11-Septembre conduit aussi à une crispation antiféministe, comme l’a montré notamment la journaliste d’enquête Susan Faludi. Les récits valorisés dans ce chapitre guerrier qui s’ouvre alors mettent en lumière le rôle des hommes dans des schémas où règne l’hyper-masculinisation. Le cliché du pompier-policier-soldat musculeux et puissant est omniprésent. Le scénario qui se joue ainsi est toujours celui de l’homme-chevalier qui doit sauver la femme menacée.

L’exemple parfait de ce théâtre magnifié est le récit sublimé que fit l’armée américaine de la soldate Jessica Lynch, supposément capturée en Irak en mars 2003 et libérée le 1er avril par un commando. Comme l’ont montré par la suite les travaux de plusieurs journalistes et le témoignage de la soldate elle-même, l’armée américaine avait plutôt tissé à son sujet un récit héroïque où sa libération chorégraphiée correspond précisément à ce récit valorisé de la femme sauvée des affres du mal. L’après-11-Septembre réactive le mythe de l’homme alpha, celui du cow-boy américain. Faludi observe que l’action des femmes est même écartée des récits consécutifs à des actes que l’on présente comme héroïques. Le refoulement de la femme à un élément du décor devient ainsi un prétexte à établir une fable au nom de la résurgence de leur défense confiée aux mains d’hommes surpuissants.

En 2004, en vue d’assurer sa réélection, une campagne publicitaire mettait en scène le président George W. Bush réconfortant dans ses bras une adolescente, Ashley Faulkner, dont la mère avait péri dans l’attentat du World Trade Center. L’adolescente disait du président : « Il est l’homme le plus puissant du monde et tout ce qu’il veut, c’est s’assurer que je suis en sécurité. »

« Notre réflexion en réaction au 11-Septembre — fantastique, étrangement déconnectée de la très réelle urgence à laquelle nous faisons face — expose un système de croyances fausses », estime Susan Faludi devant le torrent de propos antiféministes qu’elle a observé dans le contexte de l’après-11-Septembre.

L’essayiste Catharine MacKinnon a pour sa part comparé la violence faite aux femmes et le nombre de morts dans les attentats, pour montrer que, s’il y a une guerre qui est passée sous silence depuis le 11-Septembre, c’est bien celle qui est faite aux femmes.

Professeure à l’UQAM, Martine Delvaux observe pour sa part pour Le Devoir « que le sort des femmes arabo-musulmanes est utilisé au profit de guerres qui, au fond, n’ont pas grand-chose à voir avec le désir de les protéger, elles, vraiment ».

4. Le contrôle de l’information

La criminologue Karine Côté-Boucher considère qu’on a beaucoup développé les contrôles de Facebook, de Twitter et des différents réseaux sociaux, sans trop se poser de questions.

« La GRC fait ça de plus en plus. On procède à des analyses par algorithme. On a un imaginaire sécuritaire de plus en plus vaste. Et encore une fois, les discours sur la place publique qui mettent en question les limites de cela ne sont pas courants. »

« À partir de quels critères amasse-t-on ainsi autant d’informations ? Il n’y a pas vraiment de contrôle. »

Pour avoir révélé l’étendue des programmes de surveillance des services de renseignement américains dans l’après-11-Septembre, Edward Snowden est devenu une des figures emblématiques de cette période de l’histoire. Invité par l’Université McGill, Snowden donnera en novembre une vidéoconférence au sujet de la surveillance au Canada.

5. Les théories fabulistes

Les théories du complot reviennent aussi en force après le 11-Septembre, en Occident comme dans le monde arabe. Même l’impact des avions contre les tours jumelles de New York est remis en question. Des théories fabulistes, échafaudées selon les vents du moment, permettent à des individus et des populations autant qu’à des gouvernants d’éluder leurs propres rapports aux événements.

On se demande ainsi à qui pourrait profiter le crime, en insistant sans cesse sur des détails magnifiés au point de masquer l’ensemble du portrait. C’est ce que fait par exemple continuellement un Dieudonné ou un Alain Soral en France, ou encore l’association Engineers for 9/11 Truth ou Lyndon LaRouche. Ceux qui militent ainsi pour un refus du réel le maquillent volontiers sous les traits d’un doute permanent, au nom d’une parodie de science ou de raisons dont ils tirent d’ordinaire une extrême satisfaction d’eux-mêmes.

En principe, la toute-puissance des faits au matin du 11 septembre 2001 réduit la part possible de l’imagination. Pourtant, les vidéos, les textes et les commentaires divers qui s’emploient depuis quinze ans à les nier fleurissent, comme si les tensions que provoquent ces événements et leurs suites étaient telles que des gens éprouvent le besoin de s’en soulager complètement. C’est aussi un trait de l’après-11-Septembre.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 septembre 2016 03 h 54

    vers la grande catastrophe

    En fait savons-nous au moin qui a organisé cette fronde qui aurait pu etre encore bien pire, qui dans le monde était suffisamment puissant pour pouvoir profiter d'une telle fronde,certains disent que ca changer le monde, je le croirais les USA , ont été blessés dans l'arbitrage du monde et ce n'est pas fini, depuis ce temps le monde est en ébullition et ca ne semble pas vouloir s'arrêter, ne dit on pas a vouloir jouer avec le feu tôt ou tard on se brûle les ailes, ne nous acheminons nous pas vers la grande catastrophe

  • Christian Labrie - Abonné 10 septembre 2016 07 h 36

    Antifémimste?

    Je ne comprend pas pourquoi représenter un homme dans un rôle héroïque est aniféministe. Faut-il contraidre la représentation masculine à celui de type mou, insignifiant et maladroit auquel nous a habité la publicité pour ne pas faire ombrage au mouvement féministe? Je me pense pas que maintes féministes pensent comme cela.
    J'ai déjà lu dans un journal local d'un CLSC une chromique dite "d'humour féministe", écrite par un homme en passant, qui mettait en scène des hommes dans des rôles d'imbéciles. Exactement comme l'humour masculine parfois qui mettait des femmes dans des rôles d'idiotes. Ce n'était de l'humour féministe, c'était de l'humour sexiste. Le féminisme est contre le sexisme.

    • Maryse Veilleux - Abonnée 10 septembre 2016 12 h 25

      Je suis une femme et supporte entièrement vos propos.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 10 septembre 2016 09 h 45

    Excellent article!

    Vous avez très bien synthétisé l'après 11 septembre! Concernant le ressac antiféministe, il sera intéressant de voir les derniers développements à la lumière de ce que les femmes kamikazes ont tentées de perpétrer à Paris... pour le contrôle de l'information, la population donne elle-même toutes les informations nécessaires via les réseaux sociaux, elle nourrit la bête.

    Quant aux théories fabulistes, je vous donne raison quant à certaines dérives mais je vous rappelle certaines choses étranges dont le fait que la chute de l'édifice # 7 a été annoncé 30 minutes avant qu'elle ait lieu. Ce qu'ont dénoncé "engineers for 9/11 truth" n'est pas si farfelue que cela. J'ai acheté le vidéo et lorsque je le fais écouter à un professionnel en la matière qui est totalement réfractaire à l'idée et qui peut le critiquer vu qu'il a les connaissances, après le vidéo sa certitude est fortement ébranlée... nous savons que ce genre d'événement - qui est toujours projeté sur l'autre - pourrait être fait par des personnes de l'intérieur y trouvant leur intérêt, quelque soit leur niveau. Hé oui, l'être humain sait être diabolique à ce point!... Quel que soit son rang.