Missions possibles. À certaines conditions.

«L’examen de 11 missions de paix en Afrique de 1990 à 2009 révèle aussi que la réussite tient moins à l’utilisation de la force qu’à la capacité et à la possibilité de l’utiliser», selon la professeure Sarah-Myriam Martin-Brûlé.
Photo: Mahmoud Zayyat Agence France-Presse «L’examen de 11 missions de paix en Afrique de 1990 à 2009 révèle aussi que la réussite tient moins à l’utilisation de la force qu’à la capacité et à la possibilité de l’utiliser», selon la professeure Sarah-Myriam Martin-Brûlé.

Le gouvernement de Justin Trudeau cherche à déployer des soldats dans les missions de paix de l’ONU, progressivement délaissées par les pays occidentaux, dont le Canada, qui se retrouve au 67e rang des pays contributeurs de Casques bleus. Le ministre canadien de la Défense, Harjit Sajjan, vient d’ailleurs de clore une tournée en Afrique en vue de participer à des opérations de paix. Quel rôle peut jouer le Canada dans ces missions, qui ont grandement évolué au fil des conflits, au point de devenir obsolètes selon certains ? Explications de Sarah-Myriam Martin-Brûlé, professeure de science politique à l’Université Bishop’s et auteure d’Evaluating Peacekeeping Missions : A Typology of Success and Failure in International Interventions (Routledge, 2016).

Certaines voix s’élèvent pour dire que les missions de paix de l’ONU ne fonctionnent plus. Le major général canadien à la retraite Lewis MacKenzie affirme notamment qu’elles ne sont plus pertinentes dans le contexte d’après-guerre froide. Qu’en dites-vous ?

Les contextes d’intervention ont beaucoup évolué, en effet, mais les missions se sont adaptées. Depuis leur conceptualisation par le Canadien Lester B. Pearson, le « père des Casques bleus », les opérations de paix sont devenues plus complexes : les parties au conflit ne consentent pas toujours à leur présence ; elles imposent plus souvent qu’elles ne maintiennent la paix, ce qui les rend plus musclées ; elles sont plus longues ; les intervenants se sont diversifiés ; et les objectifs se sont multipliés pour inclure, en plus de la protection des civils, les réformes du système de sécurité, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des belligérants, etc. Les missions de paix comprennent plusieurs unités qui travaillent de concert et qui mobilisent à la fois des outils politiques, militaires et humanitaires afin de rétablir la stabilité et le respect des droits de la personne.

Ces missions demeurent pertinentes, d’autant qu’il n’existe toujours pas de meilleures options. Ces opérations nécessitent une coordination et un partage de troupes, d’équipement et d’information, ce qui renforce l’idée d’une responsabilité commune quant à la résolution de crises. En ce sens, l’ONU est un forum unique puisqu’elle rassemble tous les pays du monde.

Reste que bien des opérations échouent ou s’éternisent, sans résultats probants. Quelles sont, alors, les conditions nécessaires à la réussite d’une mission de paix ?

Selon mes recherches, ces opérations peuvent réussir, même dans les pires contextes, lorsque deux conditions sont réunies : l’implication d’une grande puissance et l’adoption d’une stratégie de dissuasion.

Prenons les cas de la Syrie, du Burundi et du Soudan du Sud, où il est question d’envoyer des Casques bleus. On songe notamment à y engager des forces régionales. On considère les pays de la région comme connaissant mieux les terrains physique et humain, et donc plus à même d’intervenir efficacement. Or cette familiarité peut se traduire par un parti pris des intervenants dans ces conflits. Et trop souvent, il leur manque les ressources — formation, équipement, etc. — nécessaires à l’accomplissement de leur mandat. En revanche, les grandes puissances, telles que les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, ont à la fois la capacité d’intervenir — des troupes formées, l’équipement, la logistique — et la crédibilité qui y est associée.

L’examen de 11 missions de paix en Afrique de 1990 à 2009 révèle aussi que la réussite tient moins à l’utilisation de la force qu’à la capacité et à la possibilité de l’utiliser. L’emploi de la force entraîne souvent des dommages collatéraux nuisibles au processus de paix. Mais dans des contextes violents, la présence d’une grande force de frappe est néanmoins nécessaire afin de dissuader les belligérants de commettre des actions prohibées.

Y a-t-il une place, donc, pour le Canada dans de telles missions ?

Le Canada peut apporter un appui significatif aux missions de paix en misant sur son expérience, son expertise et sur sa capacité logistique. En Afghanistan, les troupes canadiennes ont développé et raffiné leur expertise d’intervention dans des milieux hostiles et volatils similaires à ceux où se déroulent les opérations de la paix. Les forces canadiennes se sont démarquées entre autres dans les opérations psychologiques et les techniques contre-insurrectionnelles. Celles-ci seraient utiles dans des environnements comme au Mali ou en République centrafricaine.

Les troupes canadiennes sont par ailleurs sensibilisées aux questions de genre et de multiculturalisme. Plusieurs sont aussi bilingues, donc aptes à intervenir dans des milieux anglophones et francophones.

Le Canada n’étant pas une grande puissance, ne lui manque-t-il pas la force nécessaire pour lui permettre de mener une stratégie de dissuasion efficace ?

Si le Canada ne possède pas les moyens d’envergure d’une grande puissance comme les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni, il demeure un acteur crédible en raison de la qualité de la formation de ses troupes et, plus généralement, de son système politique. Le Canada jouit de la réputation d’être une démocratie exemplaire. Par exemple, lors d’entrevues dans la région éthiopienne de l’Ogaden, des réfugiés somaliens m’ont dit être heureux de rencontrer une Canadienne. Le Canada avait commis des abus, mais ceux qui les avaient commis ont été traduits en justice, ce qui était à la fois connu et respecté par les Somaliens.

Mais pour réussir, les missions auxquelles participerait le Canada devraient pouvoir compter sur l’appui d’une grande puissance, afin d’avoir une force de frappe suffisamment grande pour être dissuasive.