Boko Haram en guerre… fratricide

Des femmes ayant fui Boko Haram passaient devant du bétail incendié à Mairi, dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria, en février dernier.
Photo: Agence France-Presse Des femmes ayant fui Boko Haram passaient devant du bétail incendié à Mairi, dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria, en février dernier.

Boko Haram a un nouveau chef : Abou Mosab al-Barnaoui. C’est le groupe État islamique (EI), avec lequel le groupe terroriste africain entretient des liens depuis 2015, qui en fait l’annonce la semaine dernière. Or, l’ancien chef de Boko Haram, Abubakar Shekau, n’entend pas céder son trône de sitôt, comme il l’a fait savoir par vidéo deux fois plutôt qu’une. Résultat : une violente guerre fratricide s’installe dans l’organisation terroriste, explique Yan St-Pierre, spécialiste du contre-terrorisme et président du Modern Security Consulting Group (MOSECON), à Berlin.

Le groupe terroriste est-il éclaté ? Qu’est-ce que cela indique sur sa direction doctrinaire et stratégique ?

Boko Haram est un depuis longtemps un groupe hétérogène. Par contre, au cours des 18 derniers mois, des divergences tactiques, stratégiques et de discours ont fortement suggéré que deux courants dominants régnaient au sein du groupe. Ces courants sont contradictoires et reflètent des approches qui rappellent par moments al-Qaïda et à d’autres, le groupe EI. Le nouveau chef, Abou Mosab al-Barnaoui, bien que nommé par ce dernier, représente le courant plus sélectif dans le choix des cibles — dont ne pas tuer de musulmans de façon indiscriminée —, alors que Shekau est prêt à tuer tous ceux qui contredisent son interprétation de l’islam. C’est cette division théologique et politique qui a éclaté au grand jour la semaine dernière.

On peut désormais parler d’une guerre entre ISWAP (le groupe EI en Afrique de l’Ouest) et Jama'at Ahl as-Sunnah lid-Da’wah wa’l-Jihad, nom original de Boko Haram auquel Shekau s’est clairement identifié dans ses deux messages. Ce conflit en est un de légitimité, de théologie et de charisme dans lequel Abou Mosab al-Barnaoui a l’avantage. Il est le fils du fondateur de Boko Haram, Mohammed Yusuf, il est très charismatique, et sa compréhension et son interprétation de l’islam sont très respectées. Outre celui du groupe EI, il jouit de solides appuis, dont celui du logisticien très respecté dans les milieux djihadistes Mamman Nur.

Les soutiens sur lesquels Shekau peut s’appuyer sont basés sur ses sept années à titre de chef de Boko Haram, mais il est craint, et les récentes défections au sein du groupe montrent que cet appui est mince, d’autant qu’il est rejeté par le groupe EI. Comme Shekau a clairement fait savoir qu’il ne cédera pas sa place, il faut s’attendre à une lutte fratricide très violente au sein de Boko Haram au cours des prochains mois.

Dans un contexte où le groupe EI recule sur son propre territoire en Irak, en Syrie et en Libye, que cherche-t-il à faire aujourd’hui avec Boko Haram ? Quelle est la nature de leur lien ?

L’importance de Boko Haram pour le groupe EI doit être comprise dans le contexte de l’Afrique centrale et de l’Ouest. Ces deux régions sont aux prises avec d’énormes problèmes de stabilité, de corruption et de sécurité, et les déficits importants de crédibilité dont souffrent les gouvernements ouvrent la porte à des organisations criminelles, qui viennent ainsi combler ce vide. Ajoutez à cela des activités de trafic en tout genre d’une rare ampleur — donc très profitables — et les organisations terroristes et criminelles trouvent dans ces régions les conditions idéales pour se développer. C’est d’ailleurs visible avec al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui est à la fois une menace et un garant de sécurité dans plusieurs pays du Sahel.

En fournissant à Boko Haram un appui logistique et un encadrement stratégique, le groupe EI tente de profiter de la situation dans ces régions pour s’y implanter de façon plus profonde et durable qu’il ne pouvait le faire en Libye, en Syrie ou en Irak.

Boko Haram a été identifié en novembre dernier comme le groupe terroriste le plus meurtrier au monde. Il subirait toutefois un recul sous l’assaut des forces armées de la région. Qu’en est-il ?

Les divisions internes et la pression exercée par la Force multinationale mixte (FMM, composée de militaires du Nigéria, du Tchad, du Niger, du Cameroun et du Bénin) lui ont fait perdre beaucoup de territoire au Nigéria. Par contre, l’organisation s’est repliée au Niger et dans l’Extrême-Nord du Cameroun, où elle est toujours très active. Elle est loin d’être vaincue.

Boko Haram traverse une période de transition, et la lutte fratricide l’affaiblira à court terme. Mais les difficultés de la FMM — manque de ressources, de coordination et divisions politiques — nuisent à sa capacité d’exploiter cette situation pour obtenir une victoire militaire. De plus, les facteurs qui ont permis l’émergence de l’organisation — pauvreté, corruption et manque de crédibilité des institutions gouvernementales — sont toujours présents.

Au bout du compte, on peut tracer aujourd’hui certains parallèles entre Boko Haram dans la région du lac Tchad et ce qu’a connu la Somalie avec le groupe terroriste Al-Shabab vers 2013-2014 : après une lutte fratricide très violente, l’organisation s’est stabilisée et est redevenue une grande menace à la sécurité de la Somalie et du Kenya. C’est le même scénario qui se dessine avec Boko Haram.