Erdogan: «les Occidentaux ont laissé les Turcs seuls»

«Pendant la tentative de putsch, une partie des leaders du monde occidental m’ont appelé au téléphone. Cela n’était pas suffisant», déplore le président Recep Tayyip Erdogan.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse «Pendant la tentative de putsch, une partie des leaders du monde occidental m’ont appelé au téléphone. Cela n’était pas suffisant», déplore le président Recep Tayyip Erdogan.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, rejette les critiques sur l’ampleur des purges en cours en Turquie depuis la tentative de coup d’État dans la nuit du 15 au 16 juillet. Il menace de rompre les accords migratoires signés avec l’Union européenne. Le journal Le Monde s’est entretenu avec lui.

Trois semaines après la tentative de putsch qui a ébranlé la Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet, le président Recep Tayyip Erdogan a reçu Le Monde, samedi 6 août, à Istanbul, pour lui accorder son premier entretien à la presse occidentale depuis ces événements. Le chef de l’État turc, en butte à de virulentes critiques en Occident sur l’ampleur des purges post-coup d’État, reproche à ses partenaires, européens comme américains, leur manque d’« empathie » et de soutien. Alors qu’il doit rencontrer son homologue russe, Vladimir Poutine, mardi, à Saint-Pétersbourg, M. Erdogan dessine les contours d’une probable rupture avec l’Union européenne (UE) sur la question migratoire ainsi que sur les droits de l’homme.

Vous avez déclaré que les Occidentaux avaient « pris le parti des putschistes et des terroristes ». Qu’est-ce que vous leur reprochez ?

Pendant la tentative de putsch, une partie des leaders du monde occidental m’ont appelé au téléphone. Cela n’était pas suffisant. Nous n’étions pas face à une attaque terroriste ordinaire. Nous comptons 240 martyrs et 2200 blessés. Le monde entier avait réagi à l’attaque contre Charlie Hebdo. Notre premier ministre s’était joint à la marche dans les rues de Paris. J’aurais souhaité que les leaders du monde occidental réagissent également à ce qui s’est passé en Turquie et qu’ils ne se contentent pas de quelques clichés pour condamner — la tentative de putsch. Ou alors, j’aurais voulu qu’ils viennent ici en Turquie.

Le monde occidental a été en contradiction avec les valeurs qu’il défend. Il doit être solidaire de la Turquie, qui s’est approprié ses valeurs démocratiques. Malheureusement, il a préféré laisser les Turcs seuls. Les Occidentaux ne devraient pas se soucier du nombre de personnes arrêtées ou limogées. Un État a le droit de recruter et de licencier les fonctionnaires qu’il souhaite, la Turquie n’a jamais posé ce type de question à ses partenaires occidentaux. C’est à nous de savoir qui nous gardons, qui nous limogeons. Chacun doit savoir quelle est sa place. Nous sommes en train de lutter contre une tentative de putsch, contre des terroristes. Le monde occidental doit comprendre ce à quoi nous faisons face.

Quand M. Poutine m’a appelé pour me présenter ses condoléances, il ne m’a pas critiqué sur le nombre de militaires ou de fonctionnaires limogés. Alors que tous les Européens m’ont demandé : pourquoi tant de militaires sont en détention, pourquoi tant de fonctionnaires ont été démis ? Il faut voir sur le terrain les événements que nous avons vécus avant de porter un jugement : le Parlement et les services de renseignement ont été bombardés. Même le complexe présidentiel a été visé par des avions de chasse ; six martyrs y ont perdu la vie. Au lieu de faire preuve d’empathie, les dirigeants occidentaux ont eu la réaction opposée. Cela nous attriste, c’est inacceptable.

Envisagez-vous de reconsidérer vos relations avec les Occidentaux, qu’il s’agisse de l’UE, de l’OTAN ou des États-Unis ?

C’est aux membres de l’UE d’essayer de corriger leurs relations avec la Turquie. Cela fait 53 ans que nous sommes aux portes de l’Europe. L’UE est la seule responsable et coupable. Personne d’autre que la Turquie n’a été traité de cette manière. Lorsque j’ai participé à mon premier sommet européen, il n’y avait que 15 États membres. L’UE a eu une attitude partiale en ouvrant des chapitres — en vue de l’adhésion de la Turquie à l’UE — sans que les négociations aboutissent jamais.

L’Union européenne ne se comporte pas de façon sincère avec la Turquie. Nous accueillons actuellement 3 millions de réfugiés alors que la seule préoccupation de l’UE est qu’ils n’arrivent pas sur son territoire. On nous a proposé d’accepter les réadmissions — de migrants venant de Turquie — en échange d’une exemption de visa pour les citoyens turcs. L’accord de réadmission et l’exemption de visas devaient entrer en vigueur simultanément le 1er juin. Nous sommes aujourd’hui en août et il n’y a toujours pas d’exemption de visas. Si nos demandes ne sont pas satisfaites, les réadmissions ne seront plus possibles.

Et les États-Unis ?

Le chef de l’organisation terroriste — accusée d’avoir fomenté la tentative de putsch du 15 juillet — réside aux États-Unis depuis 1999. J’ai demandé à Obama l’extradition de [Fethullah] Gülen. Il m’a demandé des documents, des preuves. Je lui ai fait remarquer que, lorsque les États-Unis demandaient l’extradition de terroristes, on ne leur demandait rien, on extradait. En vertu de notre partenariat stratégique, les États-Unis doivent extrader cette personne, puisque la Turquie a déjà extradé une dizaine de terroristes vers les États-Unis. Nous avons envoyé 85 caisses de documents aux États-Unis. J’espère désormais que Gülen sera remis au plus vite à la Turquie et qu’ainsi, le sentiment antiaméricain en Turquie se dissipera.

Le 24 août, [le chef de la diplomatie américaine, John] Kerry va effectuer une visite en Turquie. C’est tard, trop tard. Cela nous attriste. Qu’est-ce qu’il faut de plus aux Américains ? Leur allié stratégique fait face à une tentative de putsch et ils attendent 45 jours pour lui rendre visite. Cela nous heurte. Lorsque le World Trade Center a été frappé [le 11 septembre 2001], j’avais réagi tout de suite : j’avais condamné ces attaques, que j’avais qualifiées de crime terroriste. J’eusse espéré que les responsables américains aient des paroles plus fortes et viennent en Turquie plus tôt. Malheureusement, cela ne s’est pas passé comme ça.

Quel est votre projet de civilisation pour la Turquie : le modèle européen ou celui du monde arabo-musulman ?

La Turquie fait partie du monde moderne, et la civilisation turque s’adresse au monde entier. Au sein des Nations unies, nous avons mis en place l’alliance des civilisations, qui compte 146 pays membres, parce que nous refusons la thèse de Samuel Huntington, qui parle de clash des civilisations. Notre projet n’est pas partiel ou local.

Le 9 août, vous allez rencontrer Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg. Vous sentez-vous plus proche de lui que des Occidentaux ?

À vos yeux, M. Poutine est oriental ? La Fédération de Russie est un pays à la fois européen et asiatique, c’est ainsi qu’il faut voir les choses. Le monde occidental a essayé de l’exclure, pas nous. Nous avions eu cet incident de l’avion russe [la destruction d’un avion russe par deux chasseurs turcs à la frontière turco-syrienne, le 24 novembre 2015], mais cette visite du 9 août avait été planifiée bien avant la tentative de coup d’État. Cette rencontre marquera une nouvelle étape dans nos relations.

Le rapprochement avec la Russie pourrait-il modifier votre position vis-à-vis du régime syrien de Bachar al-Assad ?

Résoudre le problème de la Syrie suppose la mobilisation des acteurs les plus importants : la Russie, la Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar, les États-Unis. Nous avons toujours proposé de trouver une solution au conflit, ensemble et au plus vite. Seulement, cette solution ne peut être trouvée tant que Bachar al-Assad reste au pouvoir. Il faut qu’il parte. Dès lors, nous pourrons nous entendre sur un nom acceptable pour tous et, si des élections sont organisées sans sa participation, une transition sera possible. Nous avons déjà eu des préparatifs en vue d’une telle solution.

Six cent mille personnes ont été tuées jusqu’à présent en Syrie. Qui en est le responsable ? Assad. Le responsable de la mort de 600 000 de ses citoyens ne devrait pas bénéficier de notre soutien. Pourtant, certains le soutiennent. Si nous croyons en la démocratie, nous ne devons pas jouer à ce jeu. Nous devons aller vers autre chose. Et je crois que le monde occidental — qui essaie de nous donner des leçons sur cette question —, que ce soit l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni, tous ensemble, bien sûr avec la Russie qui est un acteur important, nous devons tous nous réunir autour d’une table et nous demander pourquoi 600 000 personnes ont été tuées. C’est ça qui me fait mal.

Le fait que tous ces Syriens aient été massacrés devrait nous inciter à ne pas soutenir Assad. N’y a-t-il personne d’autre capable de gouverner ce pays ? On nous dit que si Assad s’en va, on aura Daech [acronyme arabe de l’organisation État islamique]. Rien de tel n’aura lieu. Nous pouvons tous ensemble lutter contre ce régime tout comme nous luttons contre Daech. Il est de notre devoir de donner au peuple syrien la possibilité d’élire la personne de son choix, c’est la seule solution. Nous ne pouvons pas déclarer que nous ne faisons pas confiance au peuple syrien et laisser d’autres personnes décider du destin de ce pays.

La reprise d’Alep par le régime syrien est-elle une ligne rouge pour la Turquie ?

Actuellement en Syrie, il y a différentes situations. L’opposition est en passe de récupérer des positions du régime syrien. Ce processus est très difficile. Si Alep tombe — aux mains du régime —, cela posera un gros problème à la Turquie. Parce que les personnes qui fuient la Syrie font forcément route vers notre pays. Nombreux sont les habitants des villes turques proches de la frontière, comme Gaziantep et Kilis, par exemple, qui ont de la famille à Alep. Nous n’avons jamais dit que notre porte serait fermée.

S’il y a un nouvel afflux de réfugiés, nous les accueillerons. Nous n’avons pas la même approche que les Européens dans ce domaine. Nous savons que ces gens fuient les bombes, notre sentiment humaniste et aussi notre croyance religieuse nous commandent de ne pas leur fermer la porte. Nous avons déjà accueilli 3 millions de réfugiés, tant pis, nous en accueillerons 1 million de plus. Nous avons également accueilli des réfugiés venus d’Irak : yézidis, musulmans, chrétiens, nous avons accueilli tout le monde, sans distinction. Jusqu’ici, l’aide consacrée aux réfugiés se monte à environ 13 milliards de dollars, 20 milliards si l’on compte les aides prodiguées par les ONG. Et puis nous avons des projets. Nos frères syriens réfugiés pourront obtenir la nationalité turque, nous y travaillons.

Vous avez été le premier dirigeant turc à engager des négociations de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ces pourparlers ont-ils une chance de redémarrer un jour ?

Je veux corriger ce point : je n’ai jamais commencé de négociations de paix avec le PKK. Ce sont les services de renseignements turcs qui ont rencontré [le leader historique du PKK condamné à la prison à vie, Abdullah] Öcalan. Jamais, ni comme premier ministre ni depuis que je suis président, je n’ai rencontré des terroristes. Un État ne peut pas négocier avec le terrorisme. Il y a eu trop de martyrs tombés dans ce combat contre le PKK. Il ne s’agit pas de se venger, mais de rendre justice. L’État, avec toutes ses institutions, continuera la lutte sur tous les plans, y compris celui du développement. Les territoires occupés par l’organisation terroriste n’ont pas bénéficié d’investissements pendant des années. Les entrepreneurs privés et publics ne voulaient pas venir dans ces régions à cause des risques sécuritaires. Il y a eu des bombardements, des destructions. Maintenant, les choses s’améliorent. Nous avons des projets de transformation urbaine pour des villes de cette région. Il y aura une reconstruction, et les gens qui ont dû fuir les combats pourront commencer à revenir dans des maisons modernes, avec des écoles et des lieux de culte modernes.

L’opposition s’est rangée derrière vous contre les putschistes, et ses représentants ont été invités au grand meeting de dimanche 7 août. Mais le parti prokurde HDP, le Parti démocratique des peuples, semble exclu de ce consensus, bien qu’il ait aussi condamné la tentative de coup d’État. Pourquoi ?

Ce parti soutient les terroristes et est soutenu par une organisation terroriste, le PKK. En outre, ce parti n’est pas le parti des Kurdes, comme il le prétend. La force politique qui rassemble le plus grand nombre de voix de citoyens d’origine kurde est le parti que j’ai fondé, l’AKP — Parti de la justice et du développement. Il y a un malentendu qu’il faut corriger. Il y a certes des citoyens kurdes qui soutiennent le HDP, mais c’est souvent sous la menace, parce qu’ils y sont forcés par les terroristes. Lorsque l’organisation terroriste disparaîtra, ce parti disparaîtra aussi. Il s’est affaibli entre les élections de juin 2015 et celles de novembre, car le peuple a vu la réalité. Des municipalités gérées par le HDP dans le sud-est avaient creusé des tranchées. Ce n’était pas pour installer des canalisations d’eau ou de gaz, mais pour empêcher les forces de sécurité d’opérer. En tant que président de la République de Turquie, je ne pouvais inviter le chef d’un tel parti, soutenu par une organisation terroriste, à un rassemblement pour la démocratie et les martyrs. Les dirigeants du HDP peuvent s’exprimer au Parlement comme ils le veulent, mais nous ne voulons pas nous retrouver avec eux à la tribune. Si on les avait conviés, le peuple ne l’aurait pas supporté et il risquait de les lyncher. Nous ne voulons pas provoquer notre nation ; nous voulons l’unifier pour un avenir meilleur.