Telegram, une messagerie sur mesure pour les djihadistes…

Contrairement à Facebook ou Twitter, qui assurent une audience très large, l’ambition des chaînes djihadistes sur Telegram est de s’adresser à une communauté plus restreinte.
Photo: Getty Images Contrairement à Facebook ou Twitter, qui assurent une audience très large, l’ambition des chaînes djihadistes sur Telegram est de s’adresser à une communauté plus restreinte.

L’application aux origines libertaires qui a permis aux assaillants de Saint-Étienne-du-Rouvray d’annoncer leur projet meurtrier est une aubaine pour les terroristes. Facile à utiliser et surtout ultrasécurisée, elle leur permet de se mettre en relation, de se coordonner et d’assurer leur propagande.

L’enquête sur l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, qui a coûté la vie au père Jacques Hamel, entraîne les policiers dans les arcanes labyrinthiques de la messagerie Telegram. Avec 100 millions d’utilisateurs dans le monde et 15 milliards de messages échangés chaque jour, cette appli est plébiscitée pour sa souplesse — elle mêle conversations privées et publiques — et sa confidentialité, notamment dans des pays aux régimes politiques répressifs. Certains djihadistes français n’ont, semble-t-il, pas perdu une miette de cet attrait. Au premier rang d’entre eux : Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, les assassins du père Hamel. « L’enquête qui commence est passionnante parce qu’elle aborde deux rouages essentiels du djihad : la dimension narcissique, personnalisée, de l’acte criminel, et la dualité entre le terrorisme et la communication de masse », observe un enquêteur.

Premier contact

Selon les premiers éléments de l’enquête, et sous réserve de nouvelles découvertes, c’est en effet via Telegram qu’Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean se sont rencontrés. La sous-direction antiterroriste a identifié un premier contact entre les deux hommes le 22 juillet, soit quatre jours avant leur passage à l’acte. Dès le lendemain, Petitjean, qui réside à Aix-les-Bains (Savoie), décide de rejoindre Kermiche, alors sous contrôle judiciaire à Saint-Étienne-du-Rouvray. S’ils passent la première nuit ensemble, au domicile des Kermiche, Petitjean vagabonde ensuite dans le jardin de la maison, puis dans un parc.

Les deux terroristes s’épanchaient sur leur projet auprès d’autres contacts. Si Petitjean a confié sur Telegram ses intentions à son cousin Farid K. — mis en examen dimanche —, Kermiche se faisait mousser en publiant des messages audio à un groupe de plus de 200 personnes. Ceux-ci n’ont rien manqué de sa cruauté : « Tu prends un couteau, tu vas dans une église, tu fais un carnage, bim. Tu tranches deux ou trois têtes et c’est bon c’est fini » —, et sont invités, comme dans une téléréalité morbide, à participer : « Je vous préviendrai à l’avance, trois-quatre minutes avant et quand le truc arrivera, il faudra le partager direct. »

Large audience

De la part du groupe État islamique, le choix de Telegram comme outil de communication ne doit rien au hasard. L’organisation a trouvé là une solution idoine pour informer ses affiliés et diffuser sa propagande. L’application intègre à la fois les fonctionnalités de messageries personnelles cryptées et celles de réseaux sociaux (chaînes de diffusion publiques). La première fonctionnalité peut être utilisée pour organiser une opération, alors que la deuxième a pour but de communiquer officiellement ou de se tenir informé.

Contrairement à Facebook ou Twitter, qui assurent une audience très large, l’ambition des chaînes djihadistes sur Telegram est de s’adresser à une communauté plus restreinte. Lundi, en début d’après-midi, Amaq Agency, l’organe de communication du groupe EI, ouvrait par exemple une nouvelle chaîne de diffusion sur l’application. Quelques minutes plus tard, un premier message tombait sous forme de dépêche : « Breaking. Hier, une deuxième opération martyre avec un véhicule explosif a frappé un rassemblement des forces irakiennes près du carrefour Qayyarah à Niniveh. » Ce type de chaînes totalisent au maximum quelques centaines d’utilisateurs et seul l’administrateur peut avoir connaissance du pseudo de ceux qui y sont inscrits. Ces chaînes demeurent très peu de temps en activité, parfois quelques jours.

Spectaculaire

Aubaine pour le groupe EI, l’application ne bouleverse pas pour autant les codes du djihad. « Ce qui compte dans un attentat, outre l’acte criminel, c’est la communication mondialisée qu’il génère. Le djihad s’est toujours nourri de l’emballement médiatique. Aujourd’hui, il n’est plus utile de mener une opération aussi spectaculaire que celle du 11-Septembre pour faire la une de la presse du monde entier », analyse Abdelasiem el-Difraoui, politologue spécialiste du djihadisme.

Pour Romain Caillet, chercheur français spécialiste du djihadisme, Telegram a naturellement succédé à Facebook et à Twitter, dont les administrateurs ont accentué la censure des contenus pro-groupe EI en 2014. « D’ici un ou deux attentats, prophétise-t-il, Telegram sera obligé de faire de même. » En novembre 2015, après les attentats de Paris, les administrateurs de l’application avaient déjà censuré 78 comptes liés au groupe EI. D’autres suivront sans nul doute.