EI veut détruire la coexistence religieuse

Des réfugiés cheminant en Serbie, en janvier dernier. L’exode de centaines de milliers de Syriens et d’Irakiens vers le continent européen met à mal une partie du discours du groupe État Islamique, qui voudrait les voir rejoindre les terres du «califat».
Photo: Armend Nimani Agence France-Presse Des réfugiés cheminant en Serbie, en janvier dernier. L’exode de centaines de milliers de Syriens et d’Irakiens vers le continent européen met à mal une partie du discours du groupe État Islamique, qui voudrait les voir rejoindre les terres du «califat».

L’assassinat d’un prêtre, mardi 26 juillet, à Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), lors d’une prise d’otages réalisée par deux hommes, a été revendiqué par l’organisation État islamique (EI). Celle-ci ne fait ainsi qu’assouvir, après plusieurs échecs, le désir de s’en prendre à des églises en France, pays qu’elle qualifie de « royaume de la croix » : deux attentats avaient été déjoués en 2015, contre deux églises de Villejuif (Val-de-Marne) et la basilique du Sacré-Coeur (Paris), cibles de Sid Ahmed Ghlam, arrêté le 19 avril 2015.

« Essaie de trouver une église avec du monde », lui avait alors écrit un commanditaire pour l’instant inconnu. Ce meurtre s’inscrit dans la stratégie et la propagande du groupe, qui fait du choc des civilisations et de la guerre contre les « croisés » l’un des marqueurs de son identité.

Le groupe EI a toujours symboliquement présenté son combat contre l’Occident comme une guerre religieuse, en plus de celle qu’il mène contre l’islam chiite. L’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie est ainsi qualifiée de « croisade », et les actions du groupe djihadiste sont présentées comme une contre-croisade susceptible de mener les troupes du califat jusqu’à Rome. Il s’agit là d’un « élément de langage » millénariste récurrent dans le discours d’Abou Bakr al-Baghdadi, l’autoproclamé calife du groupe EI, qui a annoncé que l’un des buts de son organisation était de marcher sur le Vatican pour y « briser les croix ».

Conflit chrétienté-islam

En octobre 2014, le magazine du groupe EI en langue anglaise, Dabiq, présentait en couverture un drapeau djihadiste planté au sommet de l’obélisque égyptien qui fait face à la basilique Saint-Pierre, à Rome. Le mouvement djihadiste voulait, de cette façon, rejouer symboliquement le conflit Chrétienté-Islam qui a structuré les relations entre l’Orient et l’Occident des siècles durant.

En plus d’être l’« ennemi historique » de l’islam, les églises sont présentées comme des vecteurs de la décadence supposée de la civilisation occidentale, une décadence qui serait, pour le groupe EI, matérialisée par l’homosexualité : « Ils utilisent leurs églises et le clergé pour bénir ces péchés. […] Ils nomment des prêtres sodomites. Leur pape refuse de condamner la sodomie en disant : “Qui suis-je pour juger ?” », proclame ainsi Dabiq, en référence à une phrase du pape François sur l’homosexualité.

Bush a dit vrai quand il a dit “soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes”. Cela veut dire: “Soit vous êtes pour la croisade, soit vous êtes pour l'islam.”

 

Dans son magazine en langue française Dar Al-Islam,en date de juillet 2015, le groupe djihadiste avait à nouveau désigné les églises, entre autres cibles, comme objectifs pour les terroristes : « Toujours viser les endroits fréquentés, tels que les lieux touristiques, les grandes surfaces, les synagogues, les églises, les loges maçonniques, les permanences des partis politiques, les lieux de prêche des apostats, le but étant d’installer la peur dans leur coeur. »

Mais derrière l’idée de « terroriser » les populations ennemies et de déstabiliser leurs États apparaît aussi la volonté de frapper des pays abritant une forte proportion de musulmans dans le but de fragiliser ces sociétés et d’y détruire toute coexistence religieuse.

Cet objectif a été théorisé. Dans un éditorial de douze pages publié dans Dabiq début 2015, l’organisation appelait à l’« extinction de la zone grise » : ce terme sert à décrire une zone crépusculaire où vivraient la majorité des musulmans, entre lumière et obscurité, entre le califat et le monde des infidèles. Parmi les plus représentatifs des « habitants » de la zone grise, dans l’esprit du groupe EI, figurent les citoyens ou habitants européens d’origine musulmane, qu’il s’agit de détacher de ces pays en retournant l’opinion majoritaire contre eux.

L’attaque terroriste, en provoquant un raidissement sécuritaire des États ou « islamophobe » des sociétés, convaincrait les musulmans qu’ils n’ont pas leur place là où ils vivent. La coexistence Occident-Islam étant au coeur de cette « zone » grise à détruire.

Un monde

« Les musulmans des pays occidentaux vont maintenant rapidement se retrouver face à un choix, soit ils s’apostasient et adoptent la religion mécréante propagée par Bush, Obama, Blair, Cameron, Sarkozy et Hollande pour vivre au milieu des mécréants, […] soit ils font leur hijra — émigration — jusqu’à l’EI et échappent ainsi à la persécution des gouvernements et citoyens croisés, écrit Dabiq. Les opérations bénies du 11-Septembre — 2001 — ont montré que le monde se divise en deux parties, le camp de l’islam — à l’époque, le califat n’existait pas pour le représenter — et le camp de la mécréance — la coalition des croisés. Comme Oussama ben Laden l’a dit, le monde aujourd’hui se divise en deux camps. Bush a dit vrai quand il a dit “soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes”. Cela veut dire : “Soit vous êtes pour la croisade, soit vous êtes pour l’islam.” »

Un discours mis à mal par l’exode, en 2015, de centaines de milliers de Syriens et d’Irakiens fuyant la guerre vers l’Europe, plutôt que de rejoindre les terres du « califat » comme espéré par les djihadistes.

« L’accueil généreux de réfugiés syriens représenterait une réponse efficace à cette stratégie [du groupe EI] ; à l’inverse, le rejet général des réfugiés est une réponse perdante. Nous aurions intérêt à célébrer la diversité et la tolérance dans la “zone grise” », notait ainsi l’anthropologue franco-américain et spécialiste du terrorisme Scott Atran, dans un article publié en février par la revue américaine en ligne Aeon. L’organisation djihadiste a d’ailleurs très vite pris conscience du danger en multipliant, en début d’année, des vidéos de propagande pour dissuader les candidats à l’exil de rejoindre les « terres des croisés ».

Le fait que deux des dernières attaques qui ont frappé l’Allemagne soient l’oeuvre de « réfugiés » — un Afghan et un Syrien — apparaît dès lors comme une bénédiction pour le groupe djihadiste. Lequel s’est empressé de communiquer sur le sujet en appelant, à travers les vidéos « testaments » des assaillants, à multiplier les attentats dans ce pays.

Après les attaques de Würzburg et d’Ansbach, en Allemagne, les assaillants ont pris soin de faire parvenir une vidéo ou un « testament » de revendications, conformément aux directives du groupe EI : « Faire serment d’allégeance au calife est une obligation pour ne pas mourir d’une mort de la jahiliyah — “l’ignorance” [...]», écrivait par exemple le mouvement djihadiste dans son magazine en français.

4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2016 10 h 57

    Non merci

    Est-ce qu'on pourrait nous lâcher avec l'histoire des Croisades et des guerres religieuses. On envit l'Occident parce que celui-ci nage dans une certaine aisance matérielle alors qu'en Orient, ce sont des pays en voie de développement rendus incontrôlable par une natalité démesurée.

    L'Occident est laïc et n'a plus rien à voir avec les contes des amis imaginaires. Coexistence religieuse n'est qu'un terme qui prend toute sa signification dans les pays du tiers monde. Ici, nous avons un mur jeffersonien entre les diverses croyances et l'État. Nous avons su peaufiner notre savoir-vivre en toute communion sociétale. Qu'en est-il de ces pays après plus de 5 000 d'existence ?

    Ce n'est pas en ouvrant nos frontières que les problèmes des autres vont se régler. En fait, nous importons la même dynamique qui a fait défaut dans ces sociétés et qui a conduit aux présents litiges qui sont sans solutions. Les religions monothéistes sont en grande parties incompatibles avec l'état d'esprit occidental. Nos valeurs incontournables sont sans équivoque la liberté qui inclut la liberté d'expression ou le droit de critiquer des idéolgies politico-religieuses. Ajouter à cela l'égalité pout tout et pour tous et la séparation des églises de l'État et il n'est pas difficile de comprendre l'impasse avec les religions orthodoxes qui ne reconaissent pas les pleins droits aux minorités sexuelles.

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 juillet 2016 15 h 20

      1. Les croyants, quels qu'ils soient, voient tout en termes religieux, et il faut utiliser cette grille pour les comprendre.

      2. L'Occident n'est pas laïque. Seuls quelques pays, dont nous ne sommes pas, le sont. Mme Marois a bien assisté à une messe catholique après la catastrophe de Lac-Mégantic, non?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 28 juillet 2016 15 h 37

      Êtes-vous sûr d'avoir tout compris, Monsieur Dionne ? Savez-vous qu'il est parfois salutaire d'avoir des amis imaginaires quand les amis réels font défaut...Avoir un esprit ouvert sur les multiples facettes qui construisent la réalité de notre monde est aussi une autre façon de considérer que le monde n'est pas seulement ce qui paraît visible...Comme un iceberg, celui-ci est constitué d'une très grande partie complètement invisible...Et pourtant, ne vous en déplaise, c'est ce qui est invisible qui construit le visible...Comme le disait ST-Exupéry, l'essentiel est invisible à nos yeux...

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2016 21 h 56

      M. Auclair, va pour comprendre les croyants dans leurs termes. Mais l'Occident est laïc si on occulte les récentes vagues d'immigration. Et attention, ici, la religion catholique est une expression de notre héritage culturel.

      M. Simard, appelons les amis imaginaires des êtres extraterrestres de l'espace sidéral et donc, quelle est la différence ?