«Ni coup d’État ni diktat»

Des manifestants se sont rassemblés, dimanche, sur la place Taksim à Istanbul pour dénoncer les purges, l’état d’urgence et manifester leur attachement à la démocratie en brandissant notamment des portraits de Mustafa Kemal, père de la république laïque.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Des manifestants se sont rassemblés, dimanche, sur la place Taksim à Istanbul pour dénoncer les purges, l’état d’urgence et manifester leur attachement à la démocratie en brandissant notamment des portraits de Mustafa Kemal, père de la république laïque.

« Ni coup d’État ni diktat ! » : des milliers de Turcs ont envahi dimanche la place Taksim à Istanbul, pour dire leur rejet des putschistes du 15 juillet, mais aussi souvent leur inquiétude devant la riposte du pouvoir après le coup d’État manqué.

La figure tutélaire qui flotte sur la mer rouge de drapeaux turcs n’est pas cette fois celle du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, dont les louanges sont chantées chaque soir par la foule de ses partisans. « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal » Atatürk, le père de la république laïque, scande dimanche la foule de Taksim, place emblématique des luttes turques.

Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Des milliers de Turcs étaient réunis dimanche place Taksim.

« La Turquie est un pays laïque et doit le rester », dit Esra, une retraitée de 66 ans qui ne donne pas son nom complet. Cette opposante à Erdogan a « prié pour qu’ils [les putschistes] soient empêchés de gagner ».

Inquiétudes

 

Tous sont venus crier leur opposition aux putschistes, mais beaucoup expriment aussi leur inquiétude devant l’état d’urgence et les purges massives des institutions de l’État. « J’étais contre le coup d’État militaire et je suis contre le coup d’État civil » que voudrait mettre en place Recep Tayyip Erdogan, dit Kemal, un trentenaire.

Professeur de 33 ans, Osman Can ne cache pas « avoir peur pour l’avenir » : « Tous ces professeurs virés ou en prison, ça pourrait être moi, […] beaucoup de gens arrêtés sont innocents », estime cet homme qui prend soin de préciser qu’il n’a « rien à voir » avec Fethullah Gülen, le prédicateur accusé d’avoir ourdi le coup d’État.

L’appel à ce rassemblement a été lancé par le parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate et laïque), celui des héritiers d’Atatürk, dont les députés n’ont pas voté l’état d’urgence le 21 juillet. Le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan s’y est rallié.

Mais ses partisans sont clairement minoritaires place Taksim, survolée par un hélicoptère, scrutée par des tireurs d’élite en treillis, bouclée par des blindés légers et des canons à eau. Pour y entrer, il faut se soumettre à trois fouilles.

Le drapeau turc se vend 5 livres (moins de deux euros). Frappé du portrait de Mustafa Kemal, son prix quadruple.

Les organisateurs avaient demandé de venir avec la bannière rouge frappée du croissant, sans marquer d’obédience politique. Certains ont enfreint la consigne : « Des drapeaux turcs ! Sortez des drapeaux turcs ! » crie un homme à des syndicalistes qui arborent leur bannière.

« Je suis venu une fois place Taksim la nuit pour veiller, mais il y avait beaucoup de partisans du gouvernement. Aujourd’hui, c’est beaucoup de sympathisants du CHP. Ce n’est pas l’unité, malheureusement », regrette Onur, un étudiant.

Présents en 2013, lors des manifestations de Taksim qui avaient ébranlé le pouvoir d’Erdogan, des supporters du club de football de Besiktas sont revenus. Sous couvert de l’anonymat, un de ses membres prévient : « Aujourd’hui c’est contre le coup d’État », en 2013 « c’était Erdogan, et si demain Erdogan déconne, ce sera encore contre lui ».

« Le plus grand, c’est Atatürk ! » crie en fin de rassemblement une Turque en robe rouge. « Le plus grand, c’est Allah ! » répondent trois femmes voilées. Un homme intervient : « Dégagez ! Ce n’est pas une République islamique ici, c’est une République laïque ! »

Accompagné de son épouse voilée et leur bébé, Emre quitte la place, déçu : il regrette que « trop de slogans politiques » aient été lancés : « Notre pays a besoin de paix et d’unité », dit-il.

Amnesty International évoque des «preuves crédibles» de détenus torturés

Londres — L’organisation de défense des droits de la personne Amnesty International a affirmé dimanche avoir réuni des « preuves crédibles » de cas de tortures de détenus dans des centres de détention en Turquie après la tentative de coup d’État du 15 juillet. « Amnesty International dispose d’informations crédibles selon lesquelles la police turque à Ankara et Istanbul maintient des détenus dans des positions douloureuses pendant des périodes pouvant aller jusqu’à 48 heures », affirme l’ONG dans un communiqué évoquant également privations de nourriture, d’eau et de médicaments, injures, menaces et, « dans les cas les plus graves », coups, torture et viols. « Les informations faisant état de coups et de viols en détention sont extrêmement alarmantes, en particulier au regard du nombre de détentions » constatées depuis la tentative de putsch, déclare le directeur Europe d’Amnesty, John Dalhuisen, cité dans le communiqué. « Il est absolument impératif que les autorités turques cessent ces pratiques abjectes », ajoute-t-il.


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