Un coup d’État manqué lourd de conséquences

Après l'échec de la tentative de coup d'État en Turquie, les partisans du président Erdogan restent mobilisés.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse Après l'échec de la tentative de coup d'État en Turquie, les partisans du président Erdogan restent mobilisés.

La tentative de coup d’État en Turquie vendredi dernier a pris pratiquement tous les observateurs par surprise. Bien qu’elle ait rapidement échoué, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a pas tardé à réagir : près de 6000 militaires, dont plusieurs généraux et amiraux, ont été mis derrière les barreaux, de même que des milliers de policiers, juges et autres?fonctionnaires.?Les conséquences risquent de se faire sentir pendant longtemps… Retour sur un coup d’éclat jamais vu depuis 1997 en Turquie avec Bayram Balci, spécialiste de la Turquie au CERI-Sciences Po et au Carnegie Endowment for International Peace.

Forces armées/gouvernement, laïcité/islamisme, autoritarisme/démocratie…?De quelle(s) faille(s) dans la politique turque cette tentative de putsch est-elle le symptôme ?

On constate d’abord que la tradition putschiste n’a pas totalement disparu dans les forces armées turques. Après les coups d’État réussis de 1960, de 1971 et de 1980, puis celui dit « postmoderne » de 1997 [le gouvernement dut démissionner, mais le Parlement ne fut pas dissous et la Constitution, pas suspendue], on n’avait pas vu de tel comportement de la part des généraux jusqu’à cette fois. Le coup d’État qui a été tenté vendredi soir dernier a toutefois ceci de fondamentalement différent : il n’a pas été décidé au sommet de l’état-major, mais bien par une partie des forces armées, qui, au surplus, a pris en otage le chef d’état-major ! C’était là un acte suicidaire qui ne pouvait que mettre en péril leur projet.

Cette tentative ratée indique à quel point la démocratie n’est pas bien installée en Turquie. Et la mise en échec du coup ne va pas améliorer la situation. S’il avait abouti, le putsch aurait été une catastrophe pour la Turquie, où la guerre civile aurait été inévitable. Celle-ci a donc été évitée, mais la porte est ouverte à un renforcement du pouvoir du président Erdogan, qui en profitera sans doute pour imposer davantage son programme conservateur et islamiste. Ce sont donc les fondements du kémalisme [idéologie fondatrice de la République turque qui repose en partie sur la laïcité] qui seront fortement ébranlés.

Les partis d’opposition, pourtant farouchement opposés à Erdogan, se sont ligués contre les putschistes. N’est-ce pas étonnant ? Ne dit-on pas que la Turquie est fortement polarisée entre pro-Erdogan et opposition ?

Ce n’est pas très étonnant, car tous estiment que la Turquie a souffert des coups d’État passés. En revanche, on a vu — et je le déplore — des grandes puissances, dont les États-Unis et la France, ne condamner la tentative de coup d’État qu’après avoir réalisé qu’elle n’avait aucune chance d’aboutir. Sans aller jusqu’à dire qu’ils appuyaient le coup, je dirais à tout le moins que rares sont ceux dans les milieux occidentaux qui auraient pleuré le départ du président, car ils ne supportent pas ses positions : son autoritarisme, sa politique en Syrie, sa guerre contre les Kurdes, etc.

Il est par ailleurs rassurant de voir que les partis d’opposition font la part des choses, car être contre le coup d’État ne signifie pas qu’ils adhèrent aux idées d’Erdogan, et vice-versa.

Nombreux sont ceux — et vous l’avez évoqué — qui prédisent une consolidation du pouvoir d’Erdogan. On parle même d’un glissement accéléré vers l’autoritarisme. Qu’en pensez-vous ?

C’est une crainte, mais il faut ici être mesuré et nuancé. Aller vers l’autoritarisme en Turquie implique de modifier la Constitution afin qu’elle confère le pouvoir principalement au président. Or les règles et conditions pour procéder à un tel changement sont toujours les mêmes, le coup d’État manqué n’y change rien : il faut une majorité qualifiée au Parlement — ce dont le président ne dispose pas — pour pouvoir convoquer un référendum. Et même si les partis d’opposition donnaient à Erdogan leur soutien pour organiser un référendum en vue d’instaurer un système présidentiel, il n’est pas assuré que le peuple turc donnerait son aval, tant il semble réticent à sortir du système parlementaire.

Il est toutefois indéniable que des purges et des punitions ne respectant pas la règle de droit sont en cours et qu’elles se poursuivront. La plupart de ces purges ont lieu dans les forces armées, mais aussi dans l’appareil de justice. Erdogan croit que les comploteurs s’y trouvent aussi.

1 commentaire
  • Cécile Comeau - Abonnée 20 juillet 2016 16 h 16

    Tête de Turc : Le peuple de Turquie

    Erdogan est en train d’éliminer toute opposition démocratique possible à son régime et assurer ainsi la pérennité de sa dictature de calife salafiste. Il procède comme Joseph Staline en 1937. Erdogan décapite l’intelligentsia turque afin d’y placer ces pions. En effet, arrêter 3000 juges, limoger 15 200 fonctionnaires de l’éducation, 21 000 enseignants et tous les doyens d’universités du pays révèlent sa volonté d’obscurcir les esprits, faire taire les consciences et de mettre la justice et les tribunaux à son service personnel. Quant aux médias, n’en parlons plus. La liberté de presse est bien morte et enterrée.

    Erdogan serait-il en train de peaufiner sa république islamiste? Je m’étonne de la rapidité avec laquelle il a pu dresser la liste des comploteurs supposés aussi impressionnante, afin de mener ses purges et museler toute opposition à son régime. L’Occident et ses alliés n’ont pas vu venir la manœuvre liberticide d’Erdogan ou ils n’ont pas voulu la voir venir. Erdogan aurait-il fomenté un faux coup d’État pour justifier ses purges que cela ne me surprendrait pas ? L’agence de presse Reuters, dans un article du 18 juillet et intitulé At height of Turkish coup bid, rebel jets had Erdogan’s plane in their sights rapportait que l’on se demandait pourquoi « les deux chasseurs F-16 pilotés par des pilotes putschistes qui avaient pris l’avion présidentiel d’Erdogan en chasse, alors que celui-ci ramenait le président turc à Istanbul après ses congés dans la station balnéaire de Marmaris, n’ont rien fait pour l’abattre… »