L’armée qui voulait se mêler de politique

Scène tirée d’une manifestation de soutien au président Recep Tayyip Erdogan, tenue sur la place Taksim d’Istanbul, lundi
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Scène tirée d’une manifestation de soutien au président Recep Tayyip Erdogan, tenue sur la place Taksim d’Istanbul, lundi

C’est un vieux monsieur en costume qui sirote un thé en souriant dans un kiosque de taxis d’Istanbul. Il est professeur d’université, et des coups d’État, « il en a vécu d’autres ». Celui qui a fait trembler la Turquie dans la nuit de vendredi à samedi, faisant plus de 300 morts selon un nouveau bilan, lui rappelle le putsch de 1960. « Il s’est déroulé en dehors de la chaîne de commandement : l’armée était divisée, alors que depuis les années 70, les militaires veillent à leur unité, remarque le professeur en lissant sa cravate. Mais cette fois, des soldats ont attaqué d’autres soldats. C’est inquiétant. Ce coup manqué, mal préparé, va jeter le discrédit sur l’institution. »

La puissante armée turque (la deuxième de l’OTAN, en matière d’effectifs) n’a jamais été une armée comme les autres. Elle s’est toujours mêlée de politique, et a longtemps été considérée comme la gardienne des valeurs fondamentales de la république. Le communiqué laconique des putschistes, dans la nuit de vendredi, martelait d’ailleurs les mêmes références kémalistes (inspirées par Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne et laïque) que lors des coups d’État de 1960, 1971, 1980 et 1997. Pourtant, le président Recep Tayyip Erdogan a aussitôt pointé la responsabilité de la confrérie güleniste — du nom de Fethullah Gülen, puissant imam turc exilé aux États-Unis depuis 1999  — dans la tentative de putsch.

Or, idéologiquement, gülenistes et kémalistes sont difficilement compatibles : l’origine du coup de force reste donc, pour le moment, énigmatique. Il a en tout cas révélé une armée schizophrène, tiraillée par de violents courants souterrains. « Contrairement à ce que beaucoup de commentateurs disent, le coup n’était pas mal organisé, commente Ali Bayramoglu, chroniqueur du quotidien Yeni Safak et spécialiste des questions de défense. C’était du sérieux. Ils ont failli tuer Erdogan, ils ont bombardé le Parlement et les services de renseignement, ils ont presque réussi à couper les réseaux sociaux, ils ont kidnappé le chef d’état-major ! Pendant quelques heures, la Turquie aurait pu basculer. » Selon le journaliste, le putsch est bien l’oeuvre des militaires gülenistes, qui auraient pu rallier à leur action des officiers ultranationalistes ulcérés par la dérive religieuse du chef de l’État : une alliance de circonstance dirigée contre un ennemi commun.

« Pires ennemis »

« Le vernis du putsch était kémaliste, l’influence güleniste, mais du coup, il n’y avait pas de projet politique, analyse Benjamin Gourisse, maître de conférences à Paris-Dauphine, qui a travaillé sur l’armée turque. C’est aussi la raison de son échec. Il y avait un grand vide social : aucun parti politique, aucune force civile ne l’ont soutenu par exemple, ce qui est une première. » Le putsch aurait donc eu pour unique objectif de détrôner le maître du pays depuis treize ans. « Il s’inscrit surtout dans un duel entre Erdogan et Gülen, anciens alliés devenus les pires ennemis, rappelle Ali Bayramoglu. L’acte I, en 2010, a été la tentative de Gülen d’infiltrer les services de renseignement, ce que Erdogan n’a pas permis, lançant une première vague d’épuration. L’acte II a été les dossiers de corruption visant Erdogan et sa famille, révélés en 2014 par des écoutes orchestrées par les magistrats gülenistes. On vient de vivre l’acte III, avec la tentative désespérée de la confrérie de survivre à l’acharnement du président. »

Les représailles judiciaires, fulgurantes, donnent une indication de l’ampleur de cette lutte. Selon les médias progouvernementaux, 6 000 militaires sont en garde à vue. Quelque 103 généraux et amiraux ont été arrêtés, alors que le pays en compte 372. « C’est énorme : presque 30 % des hauts gradés sont touchés ! Et ce n’est pas que quantitatif, le réseau güleniste avait noyauté des postes clés. Les chefs des forces de sécurité intérieure, des commandos, du recrutement militaire, de plusieurs grandes bases du pays, ont été mis aux arrêts », détaille l’éditorialiste. En quarante-huit heures, « 2 545 juges et procureurs » ont aussi été destitués, ajoute-t-il. La rapidité de la réaction du gouvernement ne laisse aucun doute, selon Benjamin Gourisse : « Les listes étaient prêtes. » Ce sont d’ailleurs peut-être ces listes, et l’imminence des arrestations, qui ont conduit les putschistes à passer à l’acte. Contiennent-elles uniquement des noms de gülenistes ? Ou bien Erdogan en profite-t-il déjà pour frapper plus largement toute opposition ?

La gestion de cette répression va constituer un nouveau test pour le président. Par qui va-t-il remplacer ces milliers de militaires, de magistrats et de policiers écartés ? « J’aimerais vous dire par des personnes compétentes, mais les tendances paranoïaques du chef de l’État plaident plutôt pour des fidèles de l’AKP [le parti islamo-conservateur au pouvoir] », répond Ali Bayramoglu.

Partir en Europe

L’armée pourrait bien se cabrer, mais Erdogan est désormais en position de force. Le président a les mains libres pour imposer, si ce n’est des fidèles, au moins des soldats loyalistes au gouvernement civil en place. « Il se construit sa propre armée, ça me fait peur, critique Semet, 26 ans, qui travaille dans une ONG et devrait bientôt effectuer son service militaire de quinze mois — obligatoire pour tous les hommes turcs. Et puisque les gens votent pour lui, il n’y a rien à faire. Je pense à partir en Europe. »

Au gré des réformes et des purges, une nouvelle configuration de l’armée turque se dessine. Les blocs gülenistes, kémalistes, ultranationalistes, sont peu à peu rabotés. Au profit d’une institution plus neutre. C’est l’autre tournant historique de ce coup d’État raté : le peuple turc a clairement signifié aux militaires, vendredi, que c’en était fini des renversements du pouvoir par la force. Paradoxe de l’histoire, l’autocrate Recep Tayyip Erdogan, qui façonne une Turquie à sa main, restera peut-être comme celui qui a mis fin à la tutelle de l’armée sur la République.

Des experts du Conseil de l’Europe condamnent les arrestations en masse de juges

Strasbourg — « Arrestations et renvois en masse de juges ne sont pas un moyen acceptable pour restaurer la démocratie », ont souligné lundi des experts du Conseil de l’Europe, réagissant à la situation en Turquie quelques jours après une tentative de putsch. « Comme tout citoyen, chaque juge a droit à une procédure équitable — disciplinaire et/ou pénale — au cours de laquelle sa responsabilité doit être dûment prouvée et son droit à la défense respecté », souligne dans un communiqué Gianni Buquicchio, le président de la Commission de Venise, organe consultatif d’experts constitutionnalistes du Conseil de l’Europe.

« Surtout dans la réaction à une tentative violente de renverser un gouvernement élu, il est essentiel de respecter l’État de droit », ajoute M. Buquicchio.

Des centaines de généraux et de magistrats ont été arrêtés à travers la Turquie pour leur soutien présumé à la tentative de putsch lancée vendredi.