L’après-coup: un dimanche à Istanbul

Deux jours après la tentative de coup d’État, le régime Erdogan appelle le peuple à se mobiliser et entend faire payer le prix fort aux putschistes.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press Deux jours après la tentative de coup d’État, le régime Erdogan appelle le peuple à se mobiliser et entend faire payer le prix fort aux putschistes.

Dimanche matin. Calme plat à Istanbul. Il est vrai que la ville, ses Stanbouliotes et ses touristes ont l’habitude de se lever très tard le week-end. Surlendemain de veille de putsch raté ? Simple grasse matinée ? Allons voir.

Dans la rue, un vendeur à la criée de simits — ces bagels turcs — brise le silence en scandant son appel matinal. Sur le fleuve Bosphore, les traversiers se balancent dans leur normal aller-retour entre les rives asiatique et européenne de la ville. Le trajet était même gratuit, comme ceux de tous les transports en commun. Une façon, pour le gouvernement, de remercier le peuple de son soutien face au putsch avorté de vendredi soir ? Ou de s’assurer qu’il réponde à l’invitation, envoyée à plusieurs reprises par SMS sur des portables turcs — dont celui de votre journaliste —, à descendre dans la rue « pour défendre la volonté nationale et la démocratie » ?

Le retour des drapeaux

L’avenue Istiklal, la grande artère piétonne qui traverse le quartier historique de Beyoglu, où l’on se bouscule normalement pour se faire voir, lécher les vitrines et flâner, est très peu achalandée. Il est encore tôt, juste avant midi. Les drapeaux semblent avoir poussé comme des champignons au cours de la nuit. Certains, larges et longs, sont en train d’être déroulés à la devanture des immeubles. D’autres décorent des bus et des trams qui sillonnent la ville de quinze millions d’habitants. Autant d’indices d’un phénomène d’appropriation de ce symbole de la Turquie moderne, nationaliste et laïque, par le Parti de la justice et du développement (AKP) et ses partisans.

Les monuments touristiques, dont certains étaient fermés au lendemain du putsch (comme la tour de Galata), semblaient dimanche tous ouverts, mais dépouillés de leurs habituelles files d’attente. Plusieurs commerces garderont leurs volets de fer clos — plus qu’en d’autres dimanches. Une cérémonie derviche est annulée par ici, un festival de musique par là.

Mais plus la journée avance, et plus la ville retrouve son rythme. Dans Moda, coin branché et plutôt bobo, petite péninsule moderne et libérale du quartier de Kadıköy, en fin d’après-midi, les trottoirs sont bondés, les terrasses presque pleines. Tous bavardent en buvant thé sur thé, rituel imperturbable, se baladent, jouent à des jeux de société. Le touriste pourrait penser que tout est normal, et qu’Istanbul est simplement une ville qui s’éveille et s’étire longuement le dimanche.

Mais alors qu’en temps normal les appels à la prière se font entendre cinq fois par jour, les haut-parleurs des mosquées ont résonné à plusieurs autres reprises depuis vendredi soir pour inviter les fidèles à la prière et à la mobilisation.

Samedi matin, rien ne semblait non plus s’éloigner des moeurs habituelles des Stanbouliotes. La plupart des gens ayant passé la nuit à alterner entre leur téléviseur et l’écran de leur téléphone, le lendemain de veille semblait particulièrement fort et la ville s’était aussi mise en mouvement avec une lenteur particulière.

Difficile de ne pas penser à cette femme, croisée dans la nuit du putsch alors qu’elle marchait toute seule dans une petite rue à deux heures du matin, tenant devant elle une grande peinture encadrée au verso de laquelle elle avait écrit au feutre « Darbeye Hayır » (« Non au coup »), la formule rapidement adoptée à travers les réseaux sociaux en Turquie pour marquer l’opposition au coup d’État.

Des Turcs inquiets

Quelles que soient leurs sympathies politiques, nombreux étaient toutefois les habitants d’Istanbul qui semblaient inquiets. Même si les putschistes se revendiquaient protecteurs de la démocratie, l’armée est une institution qui suscite en général peu de sympathie. Plusieurs Turcs, en effet, gardent à l’esprit les violentes répressions qui ont chaque fois suivi les coups d’État militaires de 1960, 1971, 1980 (en plus d’avoir forcé le premier ministre à quitter le pouvoir en 1997). Ce coup d’État cette fois vite avorté ressemble au dernier sursaut d’un « despotisme des élites » tel qu’incarné par cette institution turque tout au long du XXe siècle.

Place Taksim, plus tard en journée samedi, un petit groupe d’une dizaine d’individus, accrochés au Monument de la République, une statue installée en 1928 pour commémorer la création de la République turque, brandissaient des drapeaux en scandant « Dieu est grand », devant les caméras des journalistes et quelques curieux beaucoup plus nombreux qu’eux.

Ici et là, des policiers en armes et des camions blindés, des cortèges de voitures exprimant leur satisfaction, des rues presque désertes. Tandis que le gouvernement reprenait en main le pouvoir, la réalité quotidienne semblait revenir à la normale. Plus tard en soirée, dans certains quartiers, klaxons et slogans ont retenti à nouveau fortement dans les rues. Le lendemain, les réseaux sociaux ont par ailleurs rapporté qu’un petit groupe d’hommes (qualifié de « fascistes »), aurait attaqué et chassé des gens qui buvaient de l’alcool dans un parc au bord de la mer de Marmara et insulté des femmes en raison de leur tenue, jugée trop légère.

Recep Tayyip Erdogan, dont le parti a récolté 49,5 % aux élections législatives de novembre 2015, a pour sa part rapidement qualifié la tentative de coup d’État de « cadeau de Dieu ». Un cadeau qui va permettre à son gouvernement de poursuivre sa purge de l’armée, a-t-il promis. Appelant la population à descendre dans les rues et à se rassembler, il a déclaré au pays et à ses partisans galvanisés qu’« il n’y a pas de plus grand pouvoir que celui du peuple ».

Nombreux sont les analystes — et les Turcs — qui estiment aujourd’hui que les événements du 15 juillet auront pour effet de renforcer le pouvoir du président, qui saisira l’occasion de faire un pas de plus vers la consolidation de son projet de superprésidence et vers son rêve avoué de refonder la République turque sur de nouvelles bases, à la fois historiques et religieuses.

À cet égard, l’horizon du centenaire, en 2023, de la révolution moderniste accomplie par Mustafa Kemal Atatürk en 1923 apparaît peut-être plus clair que jamais.

4 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 18 juillet 2016 08 h 41

    L'avenir le dira mais ce n'est pas rassurant!

    J'ai de plus en plus l'impression que toute cette tentative de coup d'état vient en fait de la tête même de M. Erdogan. Tout a probablement été planifié et orchestré par lui et ceux qui lui sont fidèles. C'était le seul moyen qui s'offrait à lui pour limoger nombre de militaires et d'individus hostiles à sa folie des grandeurs. Il réve d'une autre Turquie pour son peuple, une Turquie diminuée, tres religieuse islamique et
    dont la liberté d'expression en serait absente. C'est un petit dictateur qui cherche à
    asseoir son pouvoir en faisant de la répression sous toutes ses formes. Le peuple se fait avoir, mais le sait-il vraiment ou est-il habilement manipulé?

  • Gilbert Turp - Abonné 18 juillet 2016 09 h 39

    J'ai tant aimé ce pays

    Il y a 4 ans, je suis tombé amoureux de la Turquie.

    Aujourd'hui, c'est comme une peine d'amour.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 juillet 2016 09 h 40

    Le coup d'État d'Erdoğan

    "À cet égard, l’horizon du centenaire, en 2023, de la révolution moderniste accomplie par Mustafa Kemal Atatürk en 1923 apparaît peut-être plus clair que jamais."

    N'importe quoi.

    Ce à quoi nous avons assisté récemment, c'est un coup d'État réussi par Erdoğan sous le couvert d'une tentative de coup d'État dont on ne connait pas l'origine.

    Erdoğan a fait emprisonner 3000 juges et procureurs. Quel rapport avec la tentative de coup d'État ? Aucun. Et tous les médias internationaux n'y ont vu que du feu.

    Comme le général al-Sissi en Égypte, ou comme Hitler en Allemagne, Erdoğan pourra dorénavant, s'il le veut, condamner à mort des centaines d'opposants politiques au cours de procès expéditifs.

    Diring ! Dring !

  • Fernand Carrière - Abonné 18 juillet 2016 15 h 06

    Entre les lignes

    Tout, dans ce reportage, semble se retrouver dans le non-dit, entre les lignes.