La Russie dans la mire, le Canada monte aux premières lignes à l’OTAN

Le sommet de l’OTAN s’est clos samedi à Varsovie. Au coeur des échanges, la Russie, qui préoccupe plus que jamais ses membres. L’Alliance a d’ailleurs annoncé, entre autres mesures, le déploiement de quatre bataillons en Pologne et dans les pays baltes. Le Canada, lui, enverra environ 450 soldats en Lettonie, de même que des véhicules blindés légers, une frégate et six avions de chasse. Retour sur le sommet et sur le rôle du Canada au sein de l’OTAN avec Stéfanie von Hlatky, professeure de relations internationales à l’Université Queen’s. Elle était à Varsovie pour le Forum des experts du sommet de l’OTAN.

Comment la menace russe est-elle réellement perçue au sein de l’OTAN ? Surpasse-t-elle désormais les autres, comme le terrorisme et l’instabilité au Moyen-Orient ?

L’OTAN est une alliance de 28 membres — bientôt 29, avec le Monténégro — et il est clair qu’il y a énormément de variation parmi eux quant à la perception de la menace.

Les discussions sur les menaces au sein de l’Alliance s’articulent autour de deux flancs. Celui de l’est, qui concerne la Russie, laquelle est passée de partenaire à adversaire depuis la guerre en Géorgie (en 2008) et la crise en Ukraine (depuis 2013). C’est là la principale préoccupation en Europe centrale et orientale : les États baltes, la Pologne…

Pour les pays d’Europe de l’Ouest, c’est le flanc sud qui est la principale préoccupation, avec la présence du groupe État islamique en Irak, en Syrie et en Libye, de même que la guerre civile en Syrie, qui a engendré la crise de réfugiés.

Le changement le plus remarquable entre le sommet de Newport au pays de Galles en 2014 et celui de Varsovie, c’est que ces deux grandes menaces — et d’autres encore — sont perçues comme des priorités qui ne sont pas mutuellement exclusives. L’Alliance est désormais plus unie quant aux étapes à suivre pour relever les défis sur les flancs est et sud.

La Russie préoccupe surtout l’Europe. Mais comment le Canada se positionne-t-il dans cet enjeu stratégique qui évoque le retour des tensions entre grandes puissances ?

Le Canada, dont la situation sécuritaire est la plus stable de l’Alliance, contribue aux missions de l’OTAN pour deux grandes raisons : pour répondre à une menace et pour satisfaire ses alliés. Mais Ottawa est particulièrement sensible à la deuxième.

En choisissant d’être une nation-cadre dans le contexte du déploiement par l’Alliance des quatre bataillons en Europe centrale et de l’Est, le Canada commandera celui de Lettonie et se joindra ainsi aux États-Unis, à l’Allemagne et au Royaume-Uni comme allié de premier plan dans le renforcement de la dissuasion conventionnelle. C’est excellent pour la visibilité du Canada au sein de l’Organisation, et une marque de l’estime qu’ont ses alliés pour les capacités des Forces armées canadiennes.

La dissuasion est toutefois un concept beaucoup plus large que ce déploiement, car il sous-entend un éventail de capacités militaires, dont la défense antimissile et les armes nucléaires — celles que possèdent certains membres de l’OTAN et celles, tactiques, stationnées en Europe. Le Canada devra donc réfléchir à la façon dont son déploiement s’inscrit dans la logique plus large de la dissuasion, y compris la dimension nucléaire. La question doit être posée en raison des menaces nucléaires irresponsables que la Russie continue de sous-entendre dans ses déclarations.

Il y a pression sur le Canada pour qu’il hausse ses investissements dans la défense, de 1 % à 2 % du PIB, ce que Justin Trudeau a dit ne pas avoir l’intention de faire. Le Canada est pourtant au 23e rang (sur 28) à ce chapitre… Ottawa a-t-il perdu de son poids dans l’Alliance ?

On note un changement important dans le communiqué du sommet de Varsovie cette année. Même si l’objectif du 2 % est mentionné, il est aussi question de reconnaître la valeur des contributions militaires des alliés dans le cadre des missions de l’OTAN. À quoi bon dépenser 2 % en défense si ces capacités ne sont pas mises à disposition de l’Alliance ? C’est une question qu’on pourrait notamment poser à la Grèce, qui dépense près de 2 % de son PIB en défense, sans contribuer grandement aux opérations de l’OTAN.

Mais avec l’opération Reassurance en Europe centrale et de l’Est et son rôle de nation-cadre en Lettonie, le Canada ne risque pas d’essuyer des critiques publiques sur ses dépenses militaires. Ottawa devrait cependant avoir un plan clair pour démontrer comment, sur plusieurs années, le gouvernement compte s’y prendre pour s’approcher des engagements du sommet de 2014, selon lesquels les membres doivent consacrer 2 % de leur PIB à la défense et investir 20 % de leur budget militaire à l’achat de matériel.