Aristide se cramponne - La fracture haïtienne

La Perle des Antilles verse de nouveau son sang. Haïti, encore une fois, vit dans un climat de violence dont on ne sait comment elle sortira. Pourtant, depuis les dernières élections, le pays avait évité les débordements violents en dépit de la très vive opposition au président Jean-Bertrand Aristide. Cette «jeune démocratie» vit présentement une crise qui sera déterminante pour son avenir.

«Nous vivons dans un climat de tension qui s'immisce partout», dit depuis Port-au-Prince cet Haïtien qui tient à garder l'anonymat. «Une psychose de peur s'est installée partout dans la population. La tension est beaucoup moins vive dans la capitale que dans d'autres régions du pays, mais elle est bel et bien là. Même les enfants perçoivent le climat.»

Cette dernière crise couvait depuis 2000, depuis les élections législatives contestées par l'opposition politique, et n'a cessé de

s'accentuer depuis dans un pays où les exactions, les violations des droits de l'homme et l'impunité des élus sont monnaie courante, où l'économie connaît une croissance négative depuis quelques années et où les infrastructures sont laissées à l'abandon.

En novembre et décembre derniers, cependant, la répression d'une manifestation de femmes d'abord, puis l'entrée des milices dans les locaux de la faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti ont exacerbé les tensions qui étaient déjà vives et ouvert la voie aux manifestation publiques de protestation, explique-t-on depuis Port-au-Prince.

«Depuis les élections, on a pu constater la volonté du président Aristide d'accaparer tous les pouvoirs, de contrôler tous les organes du pouvoir», fait remarquer pour sa part Franklin Midy, sociologue à l'UQAM.

Il y a maintenant une cassure profonde dans la société haïtienne. D'abord avec de larges pans de la population, qui a toujours dû lutter avec l'énergie du désespoir pour sa survie. On lui avait fait miroiter une place au soleil dans le paysage politique du pays avec le départ des Duvalier. L'espoir était grand, la déception l'est tout autant.

Cassure également sur le plan politique où, outre le regroupement des partis politiques d'opposition appelé la Convergence, est apparu le Groupe des 184, un rassemblement d'organisations de tous les horizons qui réclame la démission du président. Groupes populaires, intellectuels, étudiants et représentants des milieux d'affaires s'y côtoient. C'est une première en Haïti de voir des représentants de la société civile qui s'assoient ensemble pour concevoir une sortie de crise. Le groupe des 184 a pris publiquement ses distances de la violence sous toutes ses formes, particulièrement celle qui sévit au nord du pays, a condamné les actions des milices.

Le président Aristide voit également des fissures apparaître dans son propre parti Lavalas. Ses appuis s'effritent. Un de ses plus fidèles lieutenants, le sénateur lavalassien Dany Toussaint, a quitté le parti. De sérieux soupçons concernant l'assassinat du journaliste Jean Dominique pèsent sur ce proche d'Aristide, à qui certains prêtent des visées sur la présidence. Toussaint est demeuré coi depuis plus d'une semaine malgré la gravité des événements. Certains suspectent cet ancien militaire d'être près des «milices» qui mènent une «insurrection» dans le nord du pays.

Aristide doit également composer avec ces «milices» qu'il a lui-même armées, entre autres de fusils M-1 et M-14 du même type que ceux qu'utilisaient les militaires avant d'être démobilisés au retour d'exil d'Aristide en 1994. La motivation de ces milices n'est pas claire. Leur objectif non plus, sauf en ce qui concerne la démission du président. En revanche, des milices sont demeurées fidèles au président, particulièrement dans la région de Saint-Marc.

Les forces policières, qui ont rétréci comme peau de chagrin, passant de 5000 membres à 3000 au cours des dernières années, sont prises entre deux feux avec des moyens limités. Il leur est difficile de tenir à distance les belligérants, d'assurer la sécurité de la population et d'éviter les exactions.

Enfin, à l'incapacité du gouvernement haïtien à résoudre la crise depuis 2000 et à apaiser les tensions actuelles, il faut ajouter le vide parlementaire. Le gouvernement fonctionne par décret et le jeu des institutions démocratiques, la démocratie même, n'existe pas présentement en Haïti à cause de l'impossibilité de conclure une entente entre la Convergence et le gouvernement sur la tenue des élections législatives. «Depuis 2000, le Sénat est à toutes fins utiles vacant», précise M. Midy.

Pourtant, l'arrivée au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, en 1990, avait suscité de grands espoirs parmi la population. Les «gens en dehors», selon l'expression consacrée en Haïti, c'est-à-dire l'importante paysannerie, voyait enfin poindre la possibilité de participer à la vie démocratique du pays. Dès son retour d'exil, en 1994, «on a constaté qu'Aristide voulait le pouvoir pour le pouvoir», note M. Midy, rejoignant en cela diverses sources en Haïti même. Combien de temps le président s'accrochera-t-il à son poste? Impossible de le savoir, mais depuis Port-au-Prince, une source soutient que, quel qu'en soit le degré, il y a un sérieux mécontentement dans la population que le président ne semble pas prendre au sérieux.

«Actuellement, il n'y a pas d'alternative crédible», déplore Franklin Midy. «Le travail d'Aristide a sapé les bases institutionnelles de cette société» et la classe politique semble débordée par les événements. Un observateur haïtien fait remarquer l'absence de programme de l'opposition politique. Le groupe des 184, pour sa part, n'a pas la prétention de se transformer en parti politique, malgré le projet de solution de la crise qu'il a mis en avant il y a peu.

Advenant le départ du président, Haïti n'a plus d'armée pour assurer l'ordre en cas de vide de pouvoir et la police a été politisée à outrance et «est aujourd'hui divisée» en pro et anti-Aristide.

Mais le président Aristide veut rester au pouvoir jusqu'à la fin de son mandat. «Si tel est le cas, nous ne serons plus là lorsqu'il partira», déclare cyniquement cette Haïtienne, faisant référence à la violence qui sévit présentement chez elle.