Le groupe EI punit le virage diplomatique de la Turquie

La Turquie est la cible d’attentats en escalade du groupe État islamique. Le dernier en date, et non le moindre, celui du terminal international de l’aéroport d’Istanbul, le 28 juin. Bilan : 44 morts. Le groupe EI ne l’a pas revendiqué, mais il lui a été attribué par les autorités turques. Pourquoi cet attentat ? Que risque-t-il de changer ? Réponses de Vahid Yücesoy, doctorant en science politique au CERIUM.

Qu’a de particulier l’attentat à l’aéroport d’Istanbul ? Et pourquoi le groupe EI, principal suspect, ne l’a pas revendiqué ?

La Turquie subit les attentats du groupe EI depuis environ un an. Avant celui de l’aéroport d’Istanbul, les cibles étaient évidentes sur le plan idéologique : des groupes prokurdes, laïques et de gauche, ainsi que des touristes étrangers. Or la semaine dernière, ce sont des gens ordinaires qui ont été ciblés, sans égard à leur orientation politique ou à leur nationalité.

Autre spécificité : c’est le coeur économique du pays qui a été frappé. L’aéroport d’Istanbul est le principal point d’entrée pour des millions de touristes étrangers. Il se classe au 11e rang mondial quant à l’achalandage. C’est donc une composante essentielle de l’activité économique du pays. En perpétrant cet attentat, le groupe EI a voulu ternir l’image internationale de la Turquie.

Maintenant, pourquoi le groupe EI ne revendique-t-il pas ces attentats ? D’abord parce qu’il souhaite conserver l’appui de ses sympathisants au pays, même s’ils sont peu nombreux. C’est aussi dans le but d’exploiter le conflit actuel entre l’État turc et les insurgés kurdes. Les djihadistes espèrent que le blâme sera jeté sur ces derniers, alimentant ainsi la lutte d’Ankara contre eux. Il faut savoir que le groupe EI et les différentes organisations kurdes à travers la région sont à couteaux tirés.

La Turquie a été accusée d’entretenir une relation ambiguë avec le groupe EI. Cela change-t-il ?

Depuis la fin du cessez-le-feu avec les insurgés kurdes du PKK en 2015, la Turquie a concentré ses efforts pour éliminer ces derniers lors d’opérations militaires dans le sud-est du pays. Ankara a donc plus ou moins négligé la propagation des cellules dormantes du groupe EI sur son territoire.

À la suite des frappes aériennes lancées par la coalition internationale contre le groupe EI en Syrie en 2015, les États-Unis — qui dirigent la coalition — ont fait pression sur la Turquie pour qu’elle s’implique. Ankara a ainsi plus au moins scellé sa frontière avec la Syrie et donné la permission aux forces de la coalition d’utiliser la base aérienne d’Incirlik pour mener ses opérations. Elle s’est aussi lancée dans les opérations aériennes de la coalition, mais elle a été accusée de prendre davantage pour cible les insurgés kurdes que le groupe EI.

L’attentat à l’aéroport d’Istanbul risque fort de changer le comportement de la Turquie vis-à-vis des cellules dormantes du groupe EI dans le pays. Les arrestations se sont déjà multipliées. Mais le combat risque d’être difficile : ces cellules sont très nombreuses.

Le gouvernement turc a été très actif sur le plan diplomatique récemment. L’attentat de la semaine dernière a-t-il un quelconque lien avec cela ?

Tout à fait. La Turquie est en train de prendre un virage pragmatique dans sa politique étrangère. C’est ce que semble vouloir sanctionner le groupe EI.

Ankara s’est récemment rapprochée de la Russie, d’Israël et de l’Égypte afin de sortir de son isolement diplomatique. Depuis plusieurs années, le pays traversait d’importantes crises diplomatiques avec la plupart de ses voisins et avec ses alliés de l’OTAN, surtout en raison de sa participation grandissante dans la guerre en Syrie. La Turquie vient d’ailleurs de mettre en veilleuse son exigence de renverser le régime ennemi de Bachar al-Assad en Syrie.

La crise diplomatique avec Moscou — issue de l’abattage d’un avion de chasse russe par Ankara — s’est avérée extrêmement coûteuse pour l’industrie touristique en Turquie. La Russie était le deuxième pays en importance pour le nombre de touristes.

Avec Israël, c’est une question d’intérêts économiques et militaires. Les deux pays viennent de signer des accords sur la vente du gaz naturel israélien à la Turquie. Les Israéliens reprennent aussi leurs efforts de modernisation des effectifs militaires turcs. D’imposants contrats avaient été mis au rancart en 2010, alors que s’exacerbaient les tensions diplomatiques entre les deux pays.

Quant à l’Égypte, les tentatives pour relancer les relations sont en cours. La crise avait éclaté entre les deux pays lorsque l’armée égyptienne a renversé le régime de Mohamed Morsi en 2013. Le régime actuel en Turquie, dirigé par l’AKP, est en effet proche des Frères musulmans.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juillet 2016 00 h 51

    Précision

    Le sigle CERIUM veut dire 'Centre d'études et de recherches internationales de l'université de Montréal'.