Le Brexit et la tentation du «splendide isolement»

 Un Brexit serait interprété comme le signal du retranchement d’un grand pays sur une position géographique privilégiée, selon Olivier Schmitt.
Photo: Niklas Halle'n Agence France-Presse Un Brexit serait interprété comme le signal du retranchement d’un grand pays sur une position géographique privilégiée, selon Olivier Schmitt.

Londres a longtemps profité de son insularité pour entretenir une distance avec les tumultueuses affaires européennes. À la fin du XIXe siècle, l’expression d’un ministre canadien fut reprise pour définir la politique étrangère de la Grande-Bretagne : le « splendide isolement ». À la veille du référendum sur le Brexit, alors que son spectre revient hanter l’Europe, quelles seraient les conséquences d’une sortie de l’UE sur les plans diplomatique et militaire ? Réponses d’Olivier Schmitt, professeur au Center for War Studies de l’Université du Sud-Danemark, de passage à Montréal à l’occasion de l’école d’été du CERIUM « Comprendre les conflits armés contemporains ».

La Grande-Bretagne a-t-elle été jusqu’ici un moteur ou un obstacle à la construction d’une défense européenne ? Sa sortie de l’UE ferait-elle reculer ce vaste projet ? Ou pourrait-elle être pour l’UE une occasion de s’harmoniser davantage ?

La Grande-Bretagne a rejoint l’UE à contrecoeur, en réaction à son déclin sur la scène internationale marqué par la perte de son empire et une économie stagnante. L’appartenance à l’UE a donc été comprise avant tout comme un moyen d’améliorer les performances de l’économie britannique. Londres s’est ainsi toujours attelée à ce que l’UE ne sorte pas trop du rôle de grand marché qu’elle voulait lui voir principalement jouer, et qu’elle ne concurrence pas l’OTAN comme principale institution responsable de la sécurité européenne.

La Grande-Bretagne n’était pas seule dans cette démarche. Hormis jadis certains Français, personne ne souhaite que l’UE remplace l’OTAN.

Néanmoins, devant les réticences de l’administration de Bill Clinton à intervenir dans les Balkans dans les années 1990, le pragmatique premier ministre britannique Tony Blair a lancé en 1998 avec le président français Jacques Chirac l’initiative de Saint-Malo afin de renforcer les capacités militaires européennes. Londres a ainsi pu prendre des initiatives de coopération dans ce domaine. Mais aucun pays européen ne souhaite la création d’une armée européenne — commandée par qui ? — et un Brexit n’y changerait rien.

En revanche, l’UE contribue à la sécurité européenne au-delà de la dimension militaire en mettant par exemple en place des sanctions contre l’Iran et la Russie, et en offrant des processus politiques pour résoudre les crises avec ces pays. En la privant de la deuxième puissance militaire européenne, un Brexit affaiblirait le poids politique de l’UE dans ses relations avec des acteurs extérieurs.

Selon vous, la Grande-Bretagne serait-elle affaiblie par sa sortie de l’Union ?

Sans aucun doute. Un Brexit serait interprété comme le signal du retranchement d’un grand pays sur une position géographique privilégiée, protégée par la Manche et la dissuasion nucléaire. Bref, comme un retrait des affaires internationales.

Pour contrer cette image, Londres pourrait décider d’augmenter son activité diplomatique à l’ONU et à l’OTAN. Or, tout dépendrait alors de l’impact du Brexit sur l’économie britannique. La livre a déjà baissé depuis l’annonce du référendum, et pourrait perdre 20 % de sa valeur en cas de Brexit. Le retranchement diplomatique et militaire est alors un scénario bien plus plausible que l’activisme international. Des programmes militaires pourraient être annulés, comme le remplacement des missiles Trident qui équipent les sous-marins nucléaires et sur lesquels repose la dissuasion britannique.

Il est vraisemblable que les États membres de l’UE ne soient pas disposés à rendre la vie facile aux Britanniques lors de la renégociation des accords commerciaux, juridiques et politiques entre Londres et l’Union. Il semble peu probable que l’appareil d’État britannique soit capable de gérer de manière efficiente tous ces problèmes. Cela mènerait nécessairement à une baisse de l’influence de la Grande-Bretagne sur les affaires du monde.

On sent chez les pro-Brexit une nostalgie de l’Empire. Il y a l’idée selon laquelle une fois sortie de l’UE, la Grande-Bretagne aura toute liberté pour conclure autant de partenariats stratégiques que souhaité dans le monde. Leur représentation mentale est celle d’une Grande-Bretagne au centre d’un réseau mondial d’interactions économiques et diplomatiques dont le royaume serait le principal bénéficiaire. Rien n’est plus éloigné de la réalité.

Londres a longtemps entretenu une « relation spéciale » avec Washington. Des pro-Brexit la préfèrent à l’UE comme principal partenaire sécuritaire. Cette « relation spéciale » est-elle toujours aussi solide ?

Londres a perdu deux guerres, en Irak et en Afghanistan, ce qui a contribué à diminuer sa crédibilité auprès de l’allié américain. Depuis l’intervention au Mali en 2013, c’est la France qui a remplacé la Grande-Bretagne comme modèle militaire européen à Washington.

Surtout, les responsables américains considèrent que l’avenir de l’ordre international appartient aux ensembles de dimension continentale (Chine, Inde, États-Unis, Europe) et non aux États individuels. On a ainsi pu entendre de nombreuses oppositions au Brexit à Washington, prévenant Londres que son importance diminuerait en cas de sortie.

Avec l’élection improbable mais possible de Donald Trump à la Maison-Blanche, un revirement isolationniste à Washington qui affaiblirait davantage la « relation spéciale » avec Londres n’est pas non plus à exclure.

 

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