Le cas Liverpool

Vue du Liver Building, au centre-ville de Liverpool, depuis le fleuve Mersey
Photo: Paul Ellis Agence France-Presse Vue du Liver Building, au centre-ville de Liverpool, depuis le fleuve Mersey

En crise dans les années 1980, la ville portuaire a pu renaître grâce aux fonds européens, mais l’euroscepticisme pointe.

Kate Forrester recule de quelques pas et montre du doigt différents bâtiments. « Là-bas se trouve le terminal des bateaux de croisière, qui a été payé en partie avec des fonds européens. Ici, c’est le musée de Liverpool, ouvert en 2011, qui a lui aussi bénéficié d’argent européen. Un peu plus loin, le musée de la Tate Liverpool, qui reçoit des financements européens pour ses expositions. » Le long de la rivière Mersey, la liste continue : projet après projet, les financements de l’UE sont partout, en finissant au grand centre des congrès flambant neuf.

« En traversant Liverpool, vous aurez du mal à trouver un endroit qui n’a pas reçu d’argent européen », continue Mme Forrester, une habitante de Liverpool de 28 ans qui milite pour Stronger in Europe, le groupe qui fait campagne pour rester dans l’UE.

Nouveau souffle

Touchée de plein fouet dans les années 1980 par la désindustrialisation et le déclin du port, Liverpool renaît depuis une quinzaine d’années. La reconstruction la plus spectaculaire se trouve le long de la rivière, où les docks autrefois mal famés ont été transformés en centre culturel et touristique. De 1994 à 2013, la Ville a touché 1,9 milliard de livres (3,5 milliards de dollars) de Bruxelles, au titre des aides aux régions les plus pauvres. « Cet argent européen a ensuite fait boule de neige, attirant d’autres capitaux », explique Mme Forrester.

En traversant Liverpool, vous aurez du mal à trouver un endroit qui n’a pas reçu d’argent européen

 

Alors que le camp du « Remain » peine à imposer son message, Liverpool offre une réponse concrète à une question que beaucoup de Britanniques se posent : qu’a fait l’UE pour nous ? Ici, outre la reconstruction, on se rappelle avec émotion le titre de Capitale européenne de la culture de 2008, qui a remis la ville à la mode.

Dans le centre des congrès, financé partiellement grâce à l’UE, le chancelier de l’Échiquier, George Osborne, a inauguré officiellement lundi 13 juin le Festival international des affaires, trois semaines de rencontres entre entreprises britanniques et internationales. « Cette ville s’est construite sur ses liens de commerce vers l’international, explique-t-il. Quitter l’UE serait prendre un risque, qui pourrait mettre en danger 120 000 emplois dans la région. »

Joe Anderson, le maire travailliste de Liverpool, renchérit : « Les partisans du Brexit nous disent que l’herbe est plus verte de l’autre côté. Moi, je crois que c’est le désert de l’autre côté, avec un chemin isolé pour le Royaume-Uni. […] Ici, partout autour de vous, vous verrez des preuves évidentes que l’Europe a bénéficié à cette ville. »

Eurosceptiques

Dans les rues de Liverpool, le camp du « Remain » distribue des prospectus ce jour-là. Dans leur immense majorité, les militants sont reçus favorablement par les passants. Si une ville restera pro-européenne, c’est sans doute celle-là. Selon l’institut de sondage YouGov, Liverpool est l’un des vingt endroits du Royaume-Uni les plus favorables à l’UE.

Pourtant, derrière ce discours pro-européen, il ne faut pas gratter très loin pour retrouver l’eurosceptique britannique traditionnel. Sur les bâtiments financés par l’UE, il est rarissime de voir un petit sigle rappelant l’origine des fonds. L’Europe est passée par là, mais sans signer.

De plus, au fur et à mesure que Liverpool s’enrichit, les financements européens s’assèchent. Pour le programme 2014-2019, seuls 215 millions d’euros sont prévus. « C’est normal, rétorque M. Anderson. Nous avons beaucoup bénéficié de l’UE, et nous ne devons pas nous en éloigner maintenant que nous nous développons. » Ce message de solidarité ne passe pourtant pas toujours facilement.

D’autant que les partisans de l’UE font face à une large apathie et craignent une forte abstention, notamment chez les plus jeunes. Inversement, ceux qui soutiennent le Brexit sont très motivés. « Pendant les élections traditionnelles, comme les législatives, on ne fait presque jamais face à des gens qui vous crient dessus, alors que cette fois-ci, c’est souvent le cas », estime David Baines, un militant de Stronger In. Il cite les « hommes blancs d’un certain âge » comme étant particulièrement enclins à ces réactions épidermiques.

« L’immigration est un vrai problème. On a beaucoup d’Européens, des Albanais, qui viennent s’installer ici. Et ils vivent de mendicité et d’aides sociales », explique Michael Banks, un homme d’une cinquantaine d’années. « Mes clients blancs âgés tiennent souvent le même discours : "On vivait très bien avant d’être dans l’UE, on peut recommencer" », soupire Baka Mohamed, un Kurde irakien de nationalité britannique, dans son salon de coiffure.

À Liverpool, ce discours semble minoritaire. Mais l’enthousiasme pour rester dans l’UE n’est que très modéré. Ce qui inquiète beaucoup les pro-européens, comme Francine Palant, une militante du Stronger In : « Si c’est serré à Liverpool, ce sera foutu pour l’ensemble du Royaume-Uni. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

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