La saturation de l’horreur, ce leitmotiv

Les représentations moulées des «gueules cassées» de la Première Guerre mondiale, comme les milliers d’images figées prises en catimini durant le conflit, finiront par échapper à la censure et par circuler largement. Ci-dessus, deux de ces moulures macabres exposées au musée des Hospices civils de Lyon, en 2008.
Photo: Philippe Merle Agence France-Presse Les représentations moulées des «gueules cassées» de la Première Guerre mondiale, comme les milliers d’images figées prises en catimini durant le conflit, finiront par échapper à la censure et par circuler largement. Ci-dessus, deux de ces moulures macabres exposées au musée des Hospices civils de Lyon, en 2008.

Est-ce que l’attaque en Floride menée par Omar Mateen, une attaque qui a fait 49 morts, est bien « la pire tuerie des États-Unis », comme se sont empressés de le souligner tous les médias ? La question du record, un peu vaine, a été débattue une partie de la semaine. Comme s’il importait qu’à l’horreur s’ajoute l’assurance de son record de morbidité.

Attentats de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Beyrouth, d’Ankara, de Karachi, de Bagdad, de Marrakech, de Mogadiscio, d’Ottawa, de Bangkok… L’horreur s’accumule. Sature-t-elle pour autant les consciences ? L’accumulation du pire nous insensibilise-t-elle ? À quel point arrivons-nous en fait à nous habituer à l’horreur ?

Guerre et paix

Notre société tient la guerre pour une invraisemblance qui peut être dépassée. Le conflit armé est envisagé comme une aberration. Ce n’est pas pour rien qu’Imagine, la ballade de John Lennon, est considérée comme une des trois chansons les plus populaires de tous les temps par le magazine Rolling Stones. « Imagine all the people / Living life in peace » : l’air célèbre berce depuis près d’un demi-siècle les coeurs qui ne supportent plus l’enfilade des horreurs contraire à leur espérance d’un monde meilleur.

Pourtant, la guerre est la norme dans l’histoire plutôt que l’exception. Nous vivons une époque rare à l’échelle des siècles : malgré la permanence des conflits armés, les indicateurs sur les homicides sont globalement à la baisse, la violence envers les femmes est aussi en régression, ainsi que les misères faites aux enfants. Il reste beaucoup à faire, mais personne ne nie les progrès.

Même les classiques guerres interétatiques ont diminué considérablement depuis 1945. Selon le Peace Research Institute d’Oslo, depuis la fin de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, le nombre de conflits a considérablement chuté, avant de connaître une résurgence depuis 2010. Ceci annule les progrès récents dans un horizon de paix, tout en ne ramenant pas les données à des niveaux comparables aux conflits qu’a connus la planète entre 1940 et 1980.

Mais depuis les attentats du World Trade Center en 2001, de nouveaux types de conflit, souvent associés à des résurgences islamistes extrémistes, ont vu le jour, souligne comme d’autres le Peace Research Institute. Cela ramène au menu quotidien de l’information un côté sanglant que l’on croyait en voie de disparition, non seulement parce que les conflits étaient en régression, mais aussi parce que les médias occidentaux avaient, dès avant 2001, fait l’impasse sur une bonne partie de l’actualité internationale. Un rédacteur en chef de l’information de la grande chaîne française TF1 déclarait en 1998 : « Vous voulez des nouvelles sur le Venezuela ? Regardez la chaîne vénézuélienne. Sur le Soudan ? Regardez les chaînes africaines. » Partout, les médias se sont félicités d’un virage vers l’information de proximité, duquel ils n’ont pas souvent dévié depuis.

Une concentration d’horreurs

L’idée selon laquelle les contrecoups récents de l’actualité internationale ont entraîné une insensibilité devant l’accumulation des horreurs s’est vue répétée à plusieurs reprises au cours de l’histoire moderne. C’est en fait une vieille idée qui revient sans cesse nous hanter telle une nouveauté.

« L’argument selon lequel la vie moderne consiste en une diète d’horreurs qui nous corrompt et devant laquelle nous devenons progressivement habitués est l’idée fondatrice de la critique de la modernité », écrivait même l’essayiste Susan Sontag dans la foulée des attentats du World Trade Center.

Sontag s’empressait d’ajouter que cette critique est en fait aussi vieille que la modernité elle-même. L’accumulation des accidents tragiques et la diffusion et la gratification de leurs images surviennent dès 1800, alors qu’on s’inquiétait des effets sociaux d’un pareil régime de diffusion répétée de nouvelles catastrophiques et d’images de feux et de sang.

On trouve très tôt la trace de ce ras-le-bol même chez les écrivains. Baudelaire, dans son journal personnel rédigé dans la décennie 1860, se plaint parmi bien d’autres de ce que l’homme se soit habitué aux récits les plus dégoûtants. Il écrit : « Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle. Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. Je ne comprends pas qu’une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. » Mais les médias modernes sont-ils responsables de l’horreur ?

Les gueules cassées

En France, la terrible bataille de la Somme vient de faire l’objet de cérémonies commémoratives. Cette offensive franco-britannique meurtrière de la Première Guerre mondiale débute exactement il y a un siècle, le 1er juillet 1916. Avant l’attaque, une pluie de fer a arrosé les lignes allemandes. On croit que tout a sauté, que tout est brisé. Les soldats de Sa Majesté britannique partent, croient-ils, pour une promenade vers les lignes ennemies. Ils franchissent des amas de gravats, puis se prennent comme des mouches dans les toiles de fils barbelés, alors qu’au rythme des mitrailleuses et de l’artillerie ennemies ils tombent tous comme des blés fauchés au champ d’horreur.

En juillet 1916, au premier jour de cette offensive terrifiante de la Somme, on compte au moins 60 000 morts. Un régiment de Terre-Neuve, alors une colonie indépendante du Canada, participe à l’assaut. Chez ces fantassins du 1st Newfoundland Regiment, placés sous la gouverne d’une division britannique, presque tout le monde y passe. Sur les 801 soldats engagés dans l’opération, 324 sont tués et 386 sont blessés.

Après quatre mois, la bataille de la Somme fait au moins 600 000 morts.

La censure militaire prévient la diffusion des représentations de cette effroyable boucherie qu’est cette bataille à l’intérieur de ce bain de sang que sera la Première Guerre mondiale. Le terreau européen s’est transformé en tombeau, mais les images qui le montrent restent pour l’essentiel cachées durant le conflit. Censure oblige.

Montrer l’horreur

Pour apprendre des nouveaux types de blessures, celles qui arrachent des parties de visage et des membres, on réalise sur les champs de bataille des moulages très réalistes que des peintres rendent le plus véridiques possible, histoire d’entraîner de nouvelles générations de médecins à ce qui risque de devenir courant pour l’avenir de l’humanité.

Au Musée militaire du Val-de-Grâce à Paris, on possède une impressionnante collection de ces masques quasi funéraires dont seuls les moins tragiques sont encore présentés au public tant ils chantent la douleur du monde.

Ces représentations moulées, comme les milliers d’images figées prises en catimini durant le conflit de 1914-1918, finiront par circuler largement. Leur diffusion sera organisée par ceux qui croient que la connaissance de l’horreur par le plus grand nombre finira par chasser l’idée de recommencer la boucherie. Les images qui sont alors publiées et diffusées dans ces livres, comme Covenant with the Death (Engagement avec la mort), ne seraient jamais publiées dans la presse quotidienne aujourd’hui tant elles apparaîtraient extrêmes. Elles décrivent pourtant bien la réalité.

Le plus célèbre de ces livres voués à une large diffusion des images de l’horreur de la guerre est l’oeuvre d’Ernst Friedrich. Il s’intitule Krieg dem Kriege ! (Guerre à la guerre !). Ce livre présente des photos de jouets militaires, puis des visages défigurés, des cadavres pourrissants le long de la route, des ruines de toutes sortes. Il entend tout montrer. Cette expression du vrai visage de la guerre a connu près de dix éditions avant d’être interdite par les autorités publiques en Europe.

Montrer l’horreur pour la combattre, ce fut aussi la mission que se fixèrent nombre des premiers photographes de guerre. Il était souvent entendu que l’appareil photo était un instrument de vérité au service de la paix.

Une des premières photographes de guerre, Gerda Taro, perdit ainsi la vie sur le front espagnol en 1937. Alors qu’elle se vidait de son sang, ses derniers mots furent pour s’inquiéter de l’état de ses appareils photographiques, les armes de son militantisme.

Des proportions

Réseaux sociaux, bulletins radiotélévisés, journaux papiers : tout s’imprime en nous désormais pour nous donner l’impression que nous savons tout, et peut-être bien trop, au chapitre des dernières scènes d’horreur.

S’il est vrai qu’on trouve beaucoup de choses en ligne, il faut savoir que les médias publient très rarement le pire des images apocalyptiques à l’heure du terrorisme et des guerres d’un nouveau type.

La meule médiatique a-t-elle appris à moudre des sensibilités selon une façon qui arrange au mieux le levain des informations ?

Très souvent désormais, c’est la photographie et les images animées qui sont perçues comme l’horreur plutôt que la réalité dont elles rendent compte. Au moment où des photos de la prison d’Abou Ghraïb montraient clairement que les soldats américains pratiquaient eux aussi la torture, c’est aux photos de ces horreurs elles-mêmes que les autorités avaient reproché d’être monstrueuses.

Après tout, le monde a peut-être moins changé que l’image que nous nous en faisons.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.