Les îles qui disparaissent, un enjeu stratégique

On apprenait début mai que cinq îles de l’archipel des Salomon, dans le Pacifique, ont disparu, immergées en raison de la montée des eaux, conséquence du réchauffement climatique. Ces îles étaient inhabitées. Mais de nombreuses autres, habitées celles-là, sont aussi menacées. Loin d’être un phénomène strictement physique, la disparition progressive des îles de l’Océanie, qui sont aussi des pays, soulève d’importants enjeux légaux et stratégiques, explique Cléo Paskal, chercheuse de la Fondation Trudeau invitée au CERIUM.

Sur le plan de la géographie physique, qu’est-il en train de se passer dans les îles du Pacifique ? Quels sont les risques ?

Il y a de nombreux pays vulnérables en Océanie. Le point le plus élevé dans l’ensemble des îles du pays de Tuvalu est à moins de cinq mètres au- dessus du niveau de la mer. L’altitude moyenne dans les atolls du Kiribati est sous la barre des deux mètres. Ce ne sont là que quelques exemples. Il est cependant très difficile de faire des scénarios précis et communs, car il y a différents facteurs qui entrent en jeu et qui interagissent de manière différente d’île en île.

En gros, deux phénomènes se produisent simultanément, l’un renforçant l’autre de façon exponentielle : la hausse du niveau de la mer, qui évolue lentement, a des effets majeurs sur les tempêtes et les hautes marées, entre autres. Ensuite, le problème n’est pas que l’immersion progressive d’une île, mais aussi l’eau de mer qui s’infiltre dans l’aquifère. Cette eau salée remplace l’eau douce propre à la consommation, mais elle tue aussi la flore, qui tient le sol en place. Résultat : l’érosion s’accélère, rendant ainsi une parcelle de terre encore plus vulnérable aux tempêtes. Un cyclone peut ainsi effacer une île de la carte.

Il faudra certainement déménager ces habitants, revoir le partage des zones économiques, etc. Quels sont au juste les enjeux légaux et politiques ?

Selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, chaque île habitée peut réclamer autour d’elle au moins 200 miles nautiques de zone économique exclusive. Cela signifie que les îles de Kiribati, qui comptent 100 000 habitants, couvrent pratiquement l’équivalent de la superficie de l’Inde.

La Convention tient pour acquis que la géographie physique est immuable. Elle ne prévoit donc rien en cas de disparition d’une île, par exemple. C’est là que le phénomène a le potentiel d’entrer dans la sphère politique et légale.

Kiribati, par exemple, a jadis eu des relations diplomatiques avec la Chine, qui en avait profité pour y installer une base afin d’observer les activités militaires américaines dans les îles Marshall voisines. Kiribati a changé de camp diplomatique en nouant des relations avec Taïwan et ferma la base chinoise. Aujourd’hui, la population de Kiribati risque de devoir être déplacée en raison de la hausse du niveau de la mer. Pour cela, le gouvernement de l’île a acheté du terrain aux Fiji… qui ont de bonnes relations avec la Chine. Les Fiji insisteront-elles alors pour que Kiribati permette à Pékin d’y reprendre ses activités militaires ?

Sur le plan légal, les accords sur les droits de pêche seront aussi touchés. Encore une fois, ces accords présument que les types et la quantité de ressources halieutiques restent les mêmes partout. Idem pour le droit maritime et des ressources hydrauliques. Partout dans le monde, des îles du Pacifique à l’Europe, cette infrastructure légale craque.

Comment les grandes puissances telles que la Chine et les États-Unis, très présents dans cette région, se positionnent-elles ?

Comprendre les implications des changements qui s’opèrent dans cette région requiert une analyse qui tient compte de nombreuses variables qui se déploient à long terme. Jusqu’à présent, les décideurs chinois semblent le comprendre mieux que les Occidentaux. Ça se voit dans l’Arctique — où Pékin déploiera sous peu un deuxième brise-glace alors que Washington a laissé vieillir sa flotte —, en Afrique, et l’Océanie n’y échappe pas. La Chine s’y est imbriquée sur les plans politique, économique et militaire. Elle a lancé des programmes d’infrastructure, de prêts, de bourses, de coopération militaire, etc.

Les États-Unis commencent à le comprendre, mais leur réaction est essentiellement militaire, alors que l’activité économique apparaît comme la plus déterminante. Les partenaires « occidentaux » en Océanie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, n’ont pas non plus réellement aidé à renforcer la stabilité et la prospérité dans la région. Alors, en raison des liens économiques qui se renforcent avec la Chine, les pays de la région — y compris l’Australie et la Nouvelle-Zélande — sont de plus en plus aspirés dans son orbite stratégique.

Tous devront aussi composer avec l’Inde qui, sous Narendra Modi, le premier ministre actuel, s’engage de plus en plus en Océanie.
 

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