Celle qui a pu fuir

Amina Ali lors de son arrivée à Abuja
Photo: Florian Plaucheur Agence France-Presse Amina Ali lors de son arrivée à Abuja

Le vide laissé par un père mort des suites d’une maladie pendant la captivité de sa fille a amené les larmes. L’étreinte d’une mère, Binta, la soixantaine, ainsi que d’un frère, Mai, ont fait naître la joie, chez elle tout comme chez les habitants du petit village de Mbalala, près de Chibok, au Nigeria, qui se sont mis, mercredi, à clamer en choeur son prénom : Amina ! Amina ! Amina !

Plus de deux ans après son enlèvement par les combattants islamiques du groupe terroriste Boko Haram, dans le raid du lycée de Chibok qui, dans la nuit du 14 au 15 avril 2014, a emporté 276 jeunes filles dans l’enfer de la rébellion djihadiste du Nigeria, Amina Ali Darsha Nkeki, 19 ans, est rentrée finalement chez elle cette semaine. Elle a été soustraite mardi dans la journée au joug de l’organisation fanatique qui la détenait, avec 213 de ces amies d’infortune, par une milice d’autodéfense formée à Maiduguri pour protéger les civiles contre l’obscurantisme, les enlèvements et la violence du groupe terroriste, dans l’État de Borno, situé au nord-est du pays.

Une première remarquée

Exception faite de la cinquantaine de lycéennes qui ont réussi à s’échapper dans les heures ayant suivi l’enlèvement en 2014, Amina est la toute première à retrouver le chemin de la liberté, deux ans après ce rapt massif qui a ébranlé l’opinion publique et braqué les regards vers cette rébellion et ses conséquences tragiques : depuis 2009, deux millions de civils ont été contraints à l’exil, près de 2000 personnes, principalement des femmes et des enfants, ont été enlevées, et le système d’éducation dans ce coin du globe a été détruit par les attaques répétées de Boko Haram contre les écoles et les lycées, qui dispensent, selon lui, un enseignement occidental dont il ne veut pas.

Le retour au bercail d’Anima, avec un bébé de quatre mois dans les bras et un nouveau mari, combattant repenti, selon les autorités, que les services de renseignement du Nigeria ont longuement interrogé, a été remarqué. Cas unique, après deux ans d’attente et d’angoisse des familles, l’événement a force de symbole, puisqu’il pourrait bien annoncer, estiment quelques observateurs, le début de la fin du groupe Boko Haram, de plus en plus isolé dans cette forêt de Sambisa d’où plusieurs autres de ses victimes risquent à court ou moyen terme de marcher dans les pas de la jeune fille.

Notons que, jeudi, la jeune Serah Luka, 19 ans, a également été extraite des griffes du groupe terroriste au terme d’une opération conjointe de l’armée du Nigeria et de la milice dans les alentours de Damboa qui a permis la libération de 97 femmes et enfants. Si elle a fréquenté le lycée de Chibok, comme Amina, Serah ne fait toutefois pas partie du groupe de jeunes filles enlevées en mars 2014.

Photo: Florian Plaucheur Agence France-Presse Amina Ali lors de son arrivée à Abuja

Nouveau rapport de force

Il n’empêche : « Depuis le début de l’année, la pression politique nationale et internationale a induit une nouvelle prise de responsabilité des autorités nigérianes par rapport au groupe Boko Haram, résume à l’autre bout du fil François Audet, directeur scientifique de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire. Ce qui n’était que rhétorique politique il y a encore quelques mois a muté vers un engagement plus proactif et plus opérationnel sur le terrain », donnant des signes qui témoignent, au pire, d’une simple déroute, au mieux, d’un affaiblissement du mouvement.

L’influence grandissante du groupe terroriste dans le sud-est du Niger, où plusieurs cellules dormantes font le commerce du poisson fumé, puisé illégalement dans la rivière Komadougou Yobé et le lac Tchad, pour financer leur guerre dite sainte, peut en témoigner. « Les opérations militaires semblent augmenter, refoulant par le fait même Boko Haram, de la forêt tropicale où le groupe se trouve, vers les frontières poreuses du Niger, du Cameroun et du Tchad, un peu plus loin, explique M. Audet. Dans ces mouvements, les combattants de ce groupe terroriste vont-ils amener avec eux l’ensemble de leur trésor de guerre ? Je ne pense pas. »

Cette perspective vient redonner de l’espoir aux parents des 218 autres victimes de l’enlèvement de Chibok qui seraient toujours entre les mains des rebelles, et dont 15 à peine ont été exposées dans une vidéo dévoilée en mars dernier par le groupe pour souligner avec arrogance le deuxième anniversaire de son coup d’éclat. Un doute planait depuis sur le sort réservé à toutes les autres. Selon un représentant local de la campagne Bring back our girls, qui s’est formé au lendemain de l’enlèvement massif pour sauver les lycéennes, Amina a confirmé aux autorités nigérianes la mort de six de ses compagnons de captivité. Toutes les autres lycéennes seraient toujours vivantes, mais utilisées comme esclaves sexuelles, et également comme génitrices afin de donner naissance aux enfants soldats dont Boko Haram croit avoir besoin pour la suite de son projet.

 

Un vent d’espoir

« Cette libération, cette évasion, c’est un signe d’espoir, lance Anne Ste-Marie, porte-parole d’Amnistie internationale Canada, qui suit ce dossier de très près. L’enlèvement des filles de Chibok, c’est la pointe de l’iceberg de tous les enlèvements de jeunes filles et jeunes garçons commis par Boko Haram. N’empêche, cela devrait inciter les parents de ces filles, les ONG et les gens qui se sont montrés touchés par l’enlèvement à continuer à faire pression sur le gouvernement du Nigeria pour l’inciter à faire beaucoup plus et beaucoup mieux encore. »

Mme Ste-Marie qualifie au passage de « déplacée » la tentative du gouvernement du Nigeria de s’attribuer une libération dont il ne serait aucunement responsable. Dans les heures qui ont suivi le retour d’Amina, l’armée nationale a en effet diffusé un communiqué dans lequel elle assurait avoir rescapé une des victimes de Boko Haram, qu’elle nommait alors Falmata Mbalala. Les autorités ont par la suite admis qu’elle s’appelait en fait Amina Ali et que la milice d’autodéfense était à l’origine de son sauvetage des griffes de Boko Haram.

Jeudi, la jeune fille et son fils de quatre mois ont été reçus par le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, au palais présidentiel Aso Roch d’Abuja, la capitale du Nigeria depuis 1991. Le même sort devrait être réservé à Serah dans les prochains jours. Caméras et photographes étaient là pour faire de cette rencontre l’image de l’engagement pris par le gouvernement actuel et la communauté internationale de détruire Boko Haram à l’occasion d’un sommet spécial sur la sécurité et sur le groupe terroriste qui s’est tenu le 14 mai dernier.

« C’est le combat d’une génération contre un démon qui nous détruira tous si nous ne le détruisons pas », a résumé à cette occasion Philip Hammond, chef de la diplomatie britannique, qui participait à ce sommet régional aux côtés des représentants de la France, des États-Unis et des pays membres de la Commission du bassin du lac Tchad (Cameroun, Niger, Nigeria, Tchad). Le Canada n’y était pas présent.

« Dans toutes les situations connues et documentées de crime contre l’humanité, le Canada a un rôle à jouer, estime François Audet. Le Canada veut retrouver sa place sur l’échiquier international, et dans ce contexte la diplomatie humanitaire est fondamentale. »

M. Audet évoque un réinvestissement du pays dans les forces de maintien de la paix au Mali, dont l’influence pourrait atteindre le Nigeria. Ottawa a également « le devoir moral », selon lui, de protéger les civiles victimes de Boko Haram en dénonçant publiquement les situations insoutenables sur lesquelles le Nigeria ferme les yeux, dit-il. Avec, depuis cette semaine, un nouveau visage, celui d’Amina Ali, sur lesquels s’appuyer pour le faire.
 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.