Quoi qu'en dise le président américain - Kadhafi n'a pas renoncé au nucléaire à cause de la guerre contre Saddam, affirme le fils du leader libyen

Londres — La Libye n'est «pour rien» dans la mise au jour du grand «marché noir» international atomique géré à Islamabad par le «père» de la bombe nucléaire pakistanaise, A. Q. Khan. Avant même que le colonel Mouammar Kadhafi se décide, en décembre 2003, à ouvrir ses arsenaux aux inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), «les Américains savaient tout», affirme au Monde Seïf Al-Islam Kadhafi, fils et dauphin présumé du dirigeant libyen. «Notre contribution à leur connaissance en la matière est égale à zéro. Ils avaient pénétré tous les réseaux depuis bien longtemps», ajoute-t-il.

C'est en octobre 2003 que la quatrième livraison à la Libye d'éléments métalliques fabriqués en Malaysia et destinés à l'assemblage d'une centrifugeuse moderne — indispensable à la production de l'isotope 235 sans lequel il n'y a pas de bombe nucléaire efficace — a été stoppée dans les eaux italiennes par les services de sécurité américains. Certains pensent que cet arraisonnement a joué un rôle dans le spectaculaire aggiornamento en cours entre Washington et Tripoli. D'autres — comme le président George Bush le laissait clairement entendre le 20 janvier — préfèrent croire que c'est l'invasion américaine de l'Irak qui a décidé le colonel Kadhafi à mettre un terme à ses efforts en matière d'armes de destruction massive.

«Neuf mois de négociations intensives regroupant les États-Unis et la Grande-Bretagne ont réussi — en Libye — là où douze ans de diplomatie avec l'Irak ont échoué», avait avancé le président. «Pour que la diplomatie soit efficace, les paroles doivent être crédibles, et personne ne peut plus douter de la parole de l'Amérique», avait-il ajouté.

De fait, la dernière session de négociations entre Tripoli, Londres et Washington avait commencé en mars 2003, quelques jours avant le début de l'offensive américaine en Irak, et c'est le 19 décembre, une semaine après la capture de Saddam Hussein, que le «Guide» libyen a annoncé au monde qu'il renonçait à tous ses programmes d'armes secrètes.

Le 27 janvier, après plusieurs semaines de vérifications sur place par des experts de l'AIEA, 27 tonnes d'équipements et de documents relatifs aux programmes d'armes nucléaires et de missiles balistiques libyens sont arrivées par cargo au Laboratoire national d'Oak Ridge, la plus importante installation du département américain de l'Énergie. L'étude des documents et le «désossement» des matériels saisis ont bien avancé, ce qui permettrait notamment de remonter jusqu'à leur origine géographique. Déjà, des sociétés allemandes, espagnoles et malaysiennes ont été montrées du doigt et invitées à «vérifier» si elles n'auraient pas laissé passer des matériels «sensibles» à destination de la Jamahiriya libyenne.

«Il sait bien que c'est faux»

Tripoli, qui a également accepté d'adhérer à la Convention internationale pour l'interdiction des armes chimiques et ouvert ses stocks d'armes de ce type aux inspecteurs, à pied d'oeuvre depuis le 5 février, conteste que sa décision ait été précipitée par l'invasion de l'Irak. «Le président Bush ne peut pas dire cela, déclare Seïf Al-Islam Kadhafi: il sait bien que cela est faux. Nous comprenons ses préoccupations préélectorales, ses problèmes avec l'opinion publique, le Congrès et les médias.» Mais le président «sait parfaitement» que les discussions américano-libyennes «avaient commencé bien avant» qu'il soit publiquement question d'envahir l'Irak.

Ces discussions avaient en effet commencé dès la fin du mandat de Bill Clinton, en 1999, par l'intermédiaire notamment de l'ancien sous-secrétaire d'État Martin Indyk. Elles ont continué les années suivantes et, selon certaines sources, ce sont ces contacts qui avaient valu à la Libye de ne pas figurer sur l'«axe du mal» défini par M. Bush au début de 2002. Selon Ray Taeyh, un expert américain de la Libye interrogé par le Washington Post le 20 janvier, «ce sont deux décennies de sanctions et d'isolement et les problèmes économiques, à l'origine de désordres intérieurs, qui ont forcé Kadhafi à changer». Avis partagé par Hans Blix, ancien chef des inspecteurs en désarmement de l'ONU: «J'ignore si l'affaire irakienne a suscité l'inquiétude de la Libye et de la Corée du Nord, a-t-il confié, le 29 janvier, à Stockholm, mais je pense qu'on pourrait dire, au contraire, que le cas libyen montre que, grâce à la diplomatie, aux sanctions et aux autres moyens, on peut obtenir une renonciation volontaire aux armements.»