L’OTAN rôde aux portes de la Russie

Voisine de la Russie, la Finlande jongle avec l’idée de se joindre à l’OTAN, principale alliance militaire des pays atlantiques — dont le Canada fait partie. L’idée fait aussi son chemin en Suède, un pays jusqu’ici « neutre » sur le plan militaire, tout comme la Finlande. Moscou n’y voit rien de bon… Quels sont les risques et les raisons de cet éventuel élargissement de l’Alliance atlantique aux portes de la Russie ? Réponses de Dominika Kunertova, doctorante en science politique affiliée au CERIUM.

Voisine de la Russie, la Finlande a réussi à rester neutre sans être inquiétée par Moscou depuis les débuts de la guerre froide. La Suède aussi. Qu’est-ce qui pousse à présent Stockholm et Helsinki à songer à se joindre à l’OTAN ?

Après des décennies de relations stables et fonctionnelles, la crise en Ukraine et la modernisation rapide de l’équipement militaire russe font craindre à la Finlande que débarquent chez elle de « petits hommes verts ». La Russie ne respecte déjà pas le régime frontalier avec la Finlande. Si on ajoute la Suède, les deux pays subissent depuis deux ans la présence militaire intrusive de la Russie dans les eaux scandinaves.

La neutralité n’est pas garante de l’intégrité territoriale d’un État. Et ça coûte cher. Même si les forces finnoises sont impressionnantes pour un pays de cinq millions d’habitants, ni la Finlande ni la Suède n’ont les moyens de se défendre contre une attaque russe, dans un contexte de coupes budgétaires de surcroît.

Ces deux pays ne sont toutefois pas non alignés. Depuis leur adhésion à l’UE, la Suède et la Finlande sont devenues membres de la communauté occidentale. Or, l’Union n’a pas assez de capacités militaires pour les protéger. La meilleure façon de maximiser leur sécurité nationale est donc de se joindre à une alliance fondée sur la défense collective comme l’OTAN.

Les deux pays doivent cependant prendre leur décision conjointement — ce qu’ils se sont promis —, car la coopération avec la Suède est l’un des principaux piliers de la défense finnoise. Si Stockholm reste neutre, une Finlande alliée à l’OTAN serait géographiquement isolée et pratiquement indéfendable ; inversement, si seule la Suède adhère à l’OTAN, la Finlande serait encore plus exposée et vulnérable qu’aujourd’hui.

Comment réagit Moscou ?

Moscou perçoit l’adhésion éventuelle de la Suède et de la Finlande à l’OTAN comme une menace. Selon le ministère des Affaires étrangères russe, cela engendrerait « des conséquences politico-militaires et nécessiterait des mesures de rétorsion ».

Cette rhétorique sévère n’a rien de surprenant. Selon la doctrine militaire russe, actuelle et passée, l’Alliance atlantique est l’un des principaux risques externes. Moscou la voit comme un projet de domination européenne. C’est le mythe classique de l’encerclement entretenu par la Russie. Pourtant, la Russie partage seulement un 1/16e de ses frontières terrestres avec les pays de l’OTAN. Voilà pourquoi elle est d’ailleurs plus préoccupée par l’adhésion de la Finlande, avec laquelle elle partage une frontière de 1340 kilomètres que par celle de la Suède.

Selon vous, quels sont les véritables risques d’un élargissement de l’OTAN aux portes de la Russie ?

Disons d’abord que cela ne se fera pas en un claquement de doigts. Il est vrai que sur le plan technique, l’adhésion de la Suède et de la Finlande ne serait pas compliquée à effectuer. L’infrastructure militaire y atteint déjà les niveaux requis, avec un degré élevé d’interopérabilité. Les deux pays participent déjà régulièrement à des exercices militaires otaniens.

Mais sur le plan politique, les États membres devront prendre cette décision par consensus. Ensuite, le Parlement de chacun des alliés devra ratifier des protocoles d’adhésion séparément. Ici, le président de l’Estonie — qui fait partie de l’OTAN — a récemment dit craindre que l’adhésion de la Finlande ne fasse que provoquer la Russie.

Pour la Finlande et la Suède elles-mêmes, changer la politique de sécurité nécessiterait un référendum national. Même si le gouvernement finnois souhaite se joindre à l’OTAN, seulement 27 % de la population est en faveur. En Suède, c’est l’inverse : les dirigeants politiques sont réticents, alors que plus de 40 % des Suédois sont d’accord.

En cas d’adhésion, la frontière terrestre de l’OTAN avec la Russie doublerait en longueur et l’Alliance renforcerait sa présence en mer Baltique, ce qui augmenterait les risques d’incidents avec la Russie. Un rapport du gouvernement finnois publié en avril prévoit que l’adhésion « conduira probablement à une crise sérieuse avec la Russie pour une période indéfinie ». L’antagonisme russe serait plus intense pendant la période de transition avec, surtout, des mesures économiques restrictives. Serait aussi interrompue la coopération en matière d’immigration illégale entre Helsinki et Moscou.

Il y a toutefois une autre option que l’adhésion pure et simple : la création d’un conseil OTAN-nations nordiques ou d’une commission de la mer Baltique pour donner un accès privilégié à ces deux pays, qui ont d’ailleurs déjà contribué à la Force de réaction de l’Alliance dans les pays baltes.