La «Journée du hijab» passe mal

L’événement s’est déroulé à Sciences Po, dont la direction n’a pas interdit la manifestation sans toutefois l’approuver.
Photo: Franck Fife Agence France-Presse L’événement s’est déroulé à Sciences Po, dont la direction n’a pas interdit la manifestation sans toutefois l’approuver.

Devenue une tradition depuis quelques années dans certaines universités, notamment à l’Université Concordia à Montréal, la « Journée du voile » n’avait toujours pas fait son apparition en France. C’est chose faite depuis mercredi, alors que des étudiants du prestigieux Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po) ont organisé ce qu’ils nomment le « Hijab Day ».

Lancée sur Internet, l’initiative voulait « sensibiliser » les étudiants à la « question du foulard en France » en incitant garçons et filles à porter le voile afin de « prendre conscience du regard de l’autre » et de « mieux comprendre l’expérience de la stigmatisation » dont seraient victimes les femmes voilées.

Dès 8 h mercredi, quelques étudiantes voilées distribuaient des voiles de couleurs dans le hall de l’école. Devant l’entrée de la rue Saint-Guillaume, quelques étudiants, des curieux et beaucoup de représentants des médias occupaient le trottoir. Si l’initiative, pourtant soutenue par 300 personnes sur Internet, a finalement été très peu suivie, elle a surtout déclenché une vive polémique. Considérée par certains de ses opposants comme une « provocation », cette journée normalement organisée en février surgit en France après que le premier ministre Manuel Valls se fut déclaré favorable à l’interdiction du port du voile islamique à l’université. Elle survient aussi trois semaines après le lancement d’une collection de vêtements « à la mode islamique » qualifiée d’« enfermement du corps des femmes » par la ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol.

Nous refusons d'assister à une banalisation de la soumission des femmes dans nos établissements d'enseignement supérieur

 

« Il s’agit de répondre de manière inclusive et avec humour aux polémiques qui ont eu lieu ces dernières semaines à la suite de la sortie de Manuel Valls », a admis sur RMC Fatima el-Ouasdi, étudiante de quatrième année membre de l’organisation Politiqu’elles, qui soutient l’événement.

Réprobation des politiques

Dans un contexte politique déjà surchauffé, les réactions n’ont pas tardé. Si l’Union nationale des étudiants de France (gauche) a refusé de prendre position, l’Union nationale interuniversitaire (droite) majoritaire à Sciences Po, a condamné une manifestation qui « renforce l’image d’exclusion et de soumission de la femme » et « la division entre les étudiants du fait du caractère prosélyte de l’événement ». La direction de l’école a précisé que, si elle n’interdisait pas cette manifestation, elle ne l’approuvait pas pour autant.

Sur Internet, les commentaires se sont déchaînés. Après le « Hijab Day », pourquoi pas la « journée de la charia », écrit sur son blogue une dénommée Wendy. Rue Saint-Guillaume, un jeune homme dénonçant la Journée du hijab s’est présenté vêtu de collants et de talons hauts, se revendiquant d’une initiative lancée la veille, le « Whatever Day » (le jour du n’importe quoi).

À droite, les responsables politiques, qui ont souvent fréquenté la prestigieuse institution, n’ont pas caché leur colère. « En France, les femmes sont visibles », a affirmé le candidat à la primaire de la droite et professeur à Sciences Po, Bruno Lemaire. « Nous refusons d’assister à une banalisation de la soumission des femmes dans nos établissements d’enseignement supérieur », a ajouté le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. « La soumission de la femme n’est et ne doit pas être un “ festival ” de bourgeois en mal de combats ! » a renchéri la députée du Front national Sophie Montel.

À gauche, où le débat déchire les socialistes, les réactions ont été moins nombreuses mais tout aussi fermes. Sur France Info, la ministre Laurence Rossignol a déploré qu’on n’organise pas plutôt « une journée de solidarité avec les femmes qui luttent dans les pays qui sont sous influence intégriste […] dans lesquels les traditions martyrisent les femmes aujourd’hui ». « Ma parole ! Les étudiants de Science Po sont complètement fêlés ! » s’est exclamé spontanément le député socialiste du Nord, Christian Bataille.

« Une défaite intellectuelle »

« À quand une journée de la charia ? De la lapidation ? De l’esclavage ? » a lancé le philosophe Bernard-Henri Lévy sur Twitter. Et le bédéiste Joann Sfar d’ajouter : « À quand une chaire des Frères musulmans à Sciences Po ? » La semaine dernière sur France 2, à l’encontre de son premier ministre, le président François Hollande avait rejeté toute interdiction du voile à l’université. Interrogé sur la signification de son port, il avait répondu : « Ça dépend comment il est porté dans l’espace public. »

Même les éditorialistes et chroniqueurs s’en sont mêlés. Le chroniqueur de France Culture Brice Couturier a évoqué « les idiots utiles de l’islamisme conquérant ». Le directeur de la rédaction de L’Express, Christophe Barbier, voit dans cet événement « une défaite intellectuelle ». Cela, dit-il, « gadgétise » l’idée de laïcité et pousse au communautarisme. « On ne peut pas plaisanter avec ça », précise-t-il, surtout dans une école qui est censée former les élites de demain « à la chose publique ».

Née à New York en 2013, la Journée du hidjab a principalement essaimé dans les pays anglophones. En janvier dernier, le préfet avait interdit la manifestation à Lyon en invoquant l’état d’urgence. Au Canada, cette journée a notamment été accueillie par les municipalités d’Ottawa et de Halifax.

3 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 21 avril 2016 08 h 45

    Effectivement !

    « La soumission de la femme ne doit pas être un “ festival ” !

    • Johanne St-Amour - Inscrite 21 avril 2016 10 h 40

      Tout à fait M. Bernier.

      Sur le site «Les VigilantEs», Pour une république laïque et féministe on mentionne ceci sur cette journée du hijab:

      «Les groupes radicaux ont toujours infiltré les universités car endoctriner les jeunes et futurs décideurs est l’une des cibles prioritaires de l’entrisme militant, avec les mouvements sociaux et les médias.

      Il est tout de même alarmant qu’une telle journée soit organisée dans une école comme Sciences Po Paris, cautionnée par la direction de l’école puisqu’elle ne l’interdit pas et sans que la ministre de l’éducation nationale ne s’en émeuve.

      Promouvoir un symbole religieux sexiste c’est vouloir un système d’apartheid genré. Dans une République laïque qui revendique l’égalité entre les genres, c’est inadmissible.

      Il est grand temps de se réveiller et de réagir. C’est par ce type d’action et tant d’autres que peu à peu, se radicalise une société déboussolée, en perte de repères et de valeurs.»

  • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 21 avril 2016 11 h 16

    La laïcité ouverte

    Voilà où mêne la laïcité ouverte. On assouplit les principes de la laïcité pour accommoder des personnes qui revendiquent le port du voile au nom de la liberté de religion. Or, cela n'est pas une obligation de l'islam mais bien une pratique qui relève de l'islam politique. Quand donc nos sociétés occidentales le comprendront-elles?

    Il faut tirer des enseignements de la laïcité française. Même si la laïcité est dans la Constitution française, depuis les dernières années, on a essayé de l'affaiblir sous prétexte de la liberté de religion et de liberté individuelle des femmes. Ne soyons pas dupes de ces revendications, au Québec, il est urgent que le principe d'une société laïque soit reconnu car ne n'est pas avec le multiculturalisme canadien que ce principe sera affirmé, bien au contraire.