Dans la foulée des aveux du Dr Khan - Un coin de voile se lève sur un «supermarché» du nucléaire

Vienne — Le «supermarché» illicite du nucléaire révélé par la confession publique du père de la bombe atomique pakistanaise Abdul Qadeer Khan, s'étendait dans le monde entier et était géré par des intermédiaires très habiles pour dissimuler leurs activités, ont indiqué des diplomates hier.

Les ramifications du réseau, au dire même du directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed el-Baradeï, ne commencent qu'aujourd'hui à apparaître avec quelque netteté.

Au moins six individus, dont les gouvernements respectifs ne connaissaient très probablement pas les activités, ont aidé le Dr Khan à vendre des secrets à la Libye et à l'Iran.

Tripoli a annoncé publiquement au monde entier, en décembre, qu'il avait développé un programme d'armement nucléaire clandestin.

Quant à l'Iran, il a reconnu à l'automne auprès des inspecteurs de l'AIEA avoir procédé secrètement pendant des années à un programme d'enrichissement d'uranium, mais à objectif purement civil.

Les diplomates notent au passage que le réseau était très lucratif et que Khan et ses complices se sont constitué de véritables fortunes.

Selon les diplomates en poste à Vienne, la liste des pays dont les intermédiaires étaient originaires et où ils tentaient d'obtenir du matériel technologique s'allonge jour après jour.

Elle comprend l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l'Afrique du Sud, le Japon, les Émirats arabes unis, la Malaysia, les États-Unis, la Russie, la Chine et le Pakistan.

«D'autres pays vont rejoindre cette liste», a déclaré un diplomate. Les intermédiaires agissaient dans de nombreux pays pour tenter de se procurer de la technologie à double usage, civil et militaire, qui aurait pu sembler inoffensive à première vue, a-t-il ajouté.

Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung a écrit cette semaine que trois Allemands avaient joué le rôle d'intermédiaires. L'un d'eux est un homme d'affaires et ingénieur qui s'est installé il y a quelques années en Suisse et qui est soupçonné d'avoir aidé l'Irak, la Libye et l'Iran.

Un autre membre du réseau, qui aurait joué un rôle central dans l'identification de Khan comme responsable de premier plan de ce marché noir du nucléaire, était un homme d'affaires sri-lankais opérant de Doubaï.

Les 40 pays du Club de Londres (Nuclear Suppliers Group), qui fixent des limites strictes à la vente de matériel nucléaire, ont élaboré des règles contraignantes pour obtenir des licences d'exportation de matériel nucléaire, mais les intermédiaires étaient parvenus à s'en procurer en emmêlant à dessein les identités des destinataires présumés.

Pour le directeur de l'AIEA, Khan n'était que la «partie émergée de l'iceberg». Mais il se pourrait aussi qu'il ait été le «chef d'orchestre» des agissements des agents du réseau.

«Quelqu'un avait un plan et supervisait tout cela», a déclaré un diplomate.

Pour éviter toute question gênante, les intermédiaires se procuraient des pièces de technologie en provenance de nombreux pays. Par exemple, une usine malaysienne pensait fournir de l'équipement gazier et pétrolier mais ses pièces ont servi à une centrifugeuse à destination de la Libye.

Avec l'aide de sociétés-écrans et d'un argumentaire parfaitement crédible, les membres du réseau parvenaient si bien à leurs fins qu'ils ont permis à l'Iran de se constituer un programme opérationnel d'enrichissement de l'uranium sans que l'AIEA ni les services de renseignement occidentaux n'y voient goutte. Pour Washington, ce programme iranien dissimule des visées militaires, ce que Téhéran dément.

Les diplomates de Vienne estiment fort probable que d'autres pays aient été des clients de Khan et que toute l'histoire reste encore à découvrir.

Les États-Unis laissent entendre depuis longtemps que la Syrie s'intéresse aux armes nucléaires.

Selon un haut responsable israélien de la Défense, Israël s'attendait aussi à ce que l'Arabie Saoudite apparaisse sur la liste, ce qui n'a pas été le cas.