La guerre des narcos déchire le Mexique

Mexico — La guerre des «narcos» déchire le Mexique. Au cours du seul mois de janvier, quelque 70 assassinats ont été attribués aux règlements de comptes entre puissants gangs de trafiquants de drogue. «Une recomposition entre les sept cartels de la drogue est en cours, explique le procureur général de la République, Rafael Macedo. Ces derniers sont à la recherche de nouveaux leaders dans les zones laissées vacantes par les meurtres ou les arrestations. Il y a aussi les tentatives d'agrandir leurs territoires.»

Pour bon nombre d'experts, ces meurtres sont un signe d'impuissance des institutions mexicaines face aux cartels. Aux yeux de l'ancien responsable de la Cour suprême, Juventino Castro: «Personne ne peut désormais douter que l'État est dépassé par le crime organisé.»

Les efforts entrepris par le gouvernement Fox, au pouvoir depuis trois ans, sont pourtant spectaculaires: 50 chefs de clans emprisonnés ou éliminés, 24 000 personnes liées au trafic arrêtées. Reste une réalité tenace: le poids écrasant du narcotrafic dans l'économie mexicaine. «Les chiffres que l'on entend le plus souvent vont de 60 à 300 milliards de dollars, soit jusqu'à un tiers du PIB mexicain», rapporte un spécialiste de la question au New York Times.

Les crimes de janvier démontrent en outre, s'il était encore nécessaire de le faire, la profonde connivence de la pègre et de la police mexicaine. Le mois dernier, 13 policiers dont un commandant sont interrogés après la confession d'un tueur à gages. Celui-ci, impliqué dans le meurtre de 12 personnes à Ciudad Juarez, avait déclaré agir sous les ordres conjoints du «cartel de Juarez» et d'un officier de police. Le cas n'est pas exceptionnel: à Juarez, ville tristement célèbre pour ses centaines d'assassinats impunis de femmes, 300 flics ripous furent limogés ces deux dernières années.

Clan mafieux

Il y a quelques jours, un autre fait divers défraya la chronique de la corruption quotidienne. Sur une voie rapide des alentours de Mexico, la BMW blindée de deux policiers appartenant à l'AFI, l'élite de la corporation mexicaine, et d'un capitaine de l'armée est mitraillée de plusieurs rafales d'AK47. Les autorités mexicaines révèlent alors que les trois fonctionnaires abattus dans l'attentat appartenaient à un clan mafieux. Ils assuraient également la garde rapprochée d'un grand patron du narcotrafic kidnappé quelques jours auparavant. «La situation est très sérieuse, estime José Luis Santiago Vasconcelos, le procureur chargé de la lutte contre le crime organisé. Elle témoigne de l'extrême corruption de ceux qui doivent faire respecter la loi.» L'universitaire Jorge Chabat, lui, évoque des risques de «colombianisation» du pays, faisant référence à la possibilité d'entrisme de la mafia dans toutes les sphères de la classe politique mexicaine.

D'autres spécialistes évoquent depuis plusieurs années l'existence d'un «narco-État» au Mexique. Dans ce pays, les témoignages et les enquêtes journalistiques concernant maires, gouverneurs, généraux, juges, ministres ou ex-présidents de la République liés aux narcos sont monnaie courante. Quelques exemples d'emprisonnement semblent démontrer que ces récits sont — au moins en partie — fondés.

Selon l'agence antidrogue américaine, la DEA, le Mexique est devenu la grande plateforme d'exportation de stupéfiants d'Amérique latine. Alors que les années 80 sont marquées par la domination des Colombiens, leur pouvoir s'affaiblit dans les années 90, à la suite de la destruction du cartel de Medellín et de l'élimination de son chef, Pablo Escobar. Le Mexique prend alors du poids: il devient le lieu de passage de 70 % de la cocaïne produite en Amérique du Sud, mais aussi le premier producteur de marijuana du monde et un important fabriquant d'héroïne et de drogues synthétiques.

Louanges de la DEA

Dans un récent rapport, la DEA, qui collabore étroitement avec les autorités judiciaires mexicaines, loue le travail accompli par Vicente Fox et son administration. Elle conclut pourtant, en soulignant en termes diplomatiques la gravité de la situation: «Les organisations de trafiquants demeurent puissantes. Elles possèdent des ressources financières abondantes et sont adeptes de la corruption et de l'intimidation des fonctionnaires. Il s'agit de problèmes institutionnels sérieux... Les défis que le Mexique doit encore relever ont de quoi décourager.»