Bush dans le bourbier irakien

George W. Bush à son arrivée à la Maison-Blanche, hier. Larry Downing Reuters
Photo: Agence Reuters George W. Bush à son arrivée à la Maison-Blanche, hier. Larry Downing Reuters

Des «faits et des conclusions fondés sur des sources solides», disait le 5 février 2003, dans un exposé clé qui préparait le terrain à l'invasion de l'Irak, le secrétaire d'État Colin Powell devant le Conseil de sécurité de l'ONU, armé de fioles, de photos aériennes et d'enregistrements sonores censés démontrer que le régime de Saddam Hussein s'employait hors de tout doute à fabriquer des armes de destruction massive.

Un an plus tard, rien n'est moins convaincant alors que la polémique se reforme en épais nuages autour de la pertinence des renseignements réunis par la CIA et l'usage qu'en a fait la Maison-Blanche pour justifier l'entrée en guerre dans la foulée du «nous avons eu tout faux» lâché comme une bombe par David Kay, le chef récemment démissionnaire du groupe américain d'inspection chargé de déterrer les introuvables ADM.

Le malaise est tel que le président George W. Bush a jugé politiquement utile de créer cette semaine une commission d'enquête bipartite sur la crédibilité des services de renseignement. Il a pris ses précautions, dans le dessein de faire l'économie d'un débat potentiellement nuisible sur les lourds soupçons d'exagération, sinon de mensonge, qui pèsent sur la Maison-Blanche dans l'utilisation des renseignements. D'abord en élargissant l'enquête aux cas iranien, libyen, nord-coréen et afghan. Ensuite en fixant à mars 2005, soit après l'élection présidentielle du 2 novembre et au grand dam des démocrates, la publication des conclusions de la commission.

Après le président, le directeur de la CIA, George Tenet, a prononcé jeudi un discours — un geste en soi surprenant — dans lequel, tout en dédouanant la Maison-Blanche, il a déclaré du même souffle que la CIA n'avait jamais affirmé que l'Irak constituait une «menace imminente» mais qu'il était possible qu'elle ait «surestimé les progrès» du régime irakien dans le domaine nucléaire. «Dans le monde du renseignement, vous n'avez jamais tout à fait tort ni tout à fait raison», a affirmé M. Tenet. Des circonlocutions fort différentes, dans le ton, du «fond solide de renseignements» dont il disait disposer dans un témoignage fait il y a un an devant le Congrès sur l'existence de programmes d'armement illégaux en Irak.

Aussi la semaine a-t-elle donné lieu à un important recalibrage des discours, à commencer par M. Bush lui-même, qui s'est mis à parler de l'«intention» qu'avait le dictateur de développer des ADM. Changement de trajectoire de la part d'un président qui, sur le point de déclencher les hostilités le 17 mars 2003, déclarait: «Les renseignements rassemblés par ce gouvernement et d'autres ne laissent aucun doute: le régime irakien continue à posséder et à cacher certaines des armes les plus mortelles jamais imaginées.»

Le plus pénitent cette semaine a été M. Powell: s'il avait su que Saddam n'avait pas d'armes, a-t-il déclaré dans une entrevue au Washington Post, il n'aurait peut-être pas plaidé pour l'invasion de l'Irak. Jusqu'au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, faucon d'entre les faucons, qui a reconnu devant un comité du Sénat avoir parfois emprunté des raccourcis dans ses déclarations tout en affirmant, contre l'avis de M. Kay, que les recherches en Irak étaient encore loin d'être terminées.

Une série de bémols qui donnaient l'impression hier à un chroniqueur du Washington Post que la Maison-Blanche était engagée dans un «exercice de révisionnisme historique». Des bémols qui n'ont pas empêché M. Bush et son entourage de défendre leur décision d'aller renverser Saddam Hussein mais qui n'en traduisent pas moins les craintes de la présidence pour sa crédibilité à neuf mois d'une élection que le sénateur du Massachusetts John Kerry remporterait si elle avait lieu aujourd'hui.

Un impact électoral?

La controverse va-t-elle peser sur la campagne de Bush? Les démocrates, à commencer par M. Kerry, veulent le croire et comptent l'exploiter, mais il se trouve que des observateurs pensent que, malgré la gravité de la situation, les doutes soulevés sur l'honnêteté du président ne pèseront finalement pas très lourd dans la campagne électorale américaine.

C'est l'opinion notamment de Curtis Gans, directeur du Comité pour l'étude de l'électorat américain, selon lequel le gavage de mensonges que subissent les électeurs américains depuis la guerre du Vietnam de la part de leur classe politique provoque aujourd'hui moins leur colère que leur désaffection.

Michel Fortmann, politologue à l'Université de Montréal, a tendance à penser, lui aussi, que la crédibilité du président sortant n'est pas particulièrement menacée par les allégations de mensonges sur les ADM. «Ce qui est désespérant, reconnaît-il. Tout se passe comme si les gouvernements, je pense autant à George Bush qu'à Tony Blair [qui s'est également résigné à l'ouverture d'une enquête cette semaine], pensaient que les opinions publiques étaient manipulables à merci.»

Elles le sont souvent. Aussi, M. Fortmann s'attend à ce que la création de la commission d'enquête suffise à noyer le poisson. «Tout ce ballet politique s'adresse à un public qui est en général convaincu du patriotisme de son président. La majorité des Américains sont heureux qu'on ait réglé son compte à Saddam Hussein. Je prédis que le feu allumé par M. Kay va probablement s'éteindre.» D'autant que David Kay n'a fait que confirmer ce que répétait avant lui le monde scientifique, sans grand impact sur l'opinion publique, à savoir que Saddam Hussein avait été très largement désarmé depuis 1991 par les équipes d'inspecteurs de l'ONU.

Infiniment plus déterminante sera la façon dont évoluera l'économie américaine et l'indice de l'emploi, avance le spécialiste. «Il y a une autre chose qui pourrait embêter le président: c'est la façon dont Bush, par influences familiales, a pu éviter d'être envoyé au Vietnam, alors que Kerry, lui, est allé se battre. J'ai l'impression que cela pourrait avoir plus de prise sur l'Amérique profonde que les mensonges sur les ADM.»