Forum social mondial - L'Inde politique a démontré son hostilité à tout sommet initié par la gauche internationale

Pour une première fois cette année, le Forum social mondial (FSM) a quitté son nid douillet brésilien pour déménager ses pénates au coeur d'une Inde emblématique des ratés du système économique, des tensions religieuses et des inégalités sociales. Malgré sa grande affluence — plus de 100 000 personnes — le plus grand événement international tenu en Inde à ce jour se sera heurté à l'hostilité des autorités politiques, à l'indifférence des médias locaux et aux critiques acerbes de l'extrême gauche. L'an prochain, le forum devrait rentrer au bercail. Les organisateurs sauront-ils tenir compte de la leçon indienne?

Le slogan du Forum social mondial (FSM) maintient qu'un «autre monde est possible». À Porto Alegre, ville où se pratique la gestion participative des budgets, l'affirmation pouvait frapper l'imaginaire. À Mumbai, cependant, la réalité contraste avec le credo altermondialiste. Bien que les exportations du pays aient pratiquement doublé, l'Inde est toujours le domicile du tiers des pauvres du monde.

Sur une population totale de un milliard d'habitants, plus de 600 millions d'Indiens habitent les régions rurales sous-développées, sans avoir accès aux soins de santé, à l'éducation et aux infrastructures de base. En ville, des familles entières vivent dans des bidonvilles construits à proximité des axes de transport, en bordure des chemins de fer et même sur les terre-pleins qui séparent les voies d'autoroute, aux prises avec des problèmes de chômage et d'alcoolisme. Le revenu national brut par habitant est de 460 $US par an, et 260 millions de personnes (26 % de la population) vivent avec moins de 1 $US par jour.

Trahison des élites

Le docteur Amir Khadir, qui représentait l'Union des forces progressistes au Forum, était consterné: «Ici à Bombay, tout ce que l'on voit, tout ce que je lis et j'entends, sont autant de réquisitoires contre la trahison des élites de ce pays. Le système qui produit tant de misère crasse, toute la laideur humaine qui suinte de la souffrance quotidienne de ces millions de gens, sont une ignominie. La misère d'une nation qui a pourtant tout pour s'en sortir. C'est une insulte à la conscience humaine. C'est tout simplement trop. Un chaos d'une telle ampleur qu'il faut le voir pour le croire.»

Malgré quelques assouplissements, la société indienne fonctionne toujours selon ce système de catégories sociales hiérarchisées que sont les castes. Cette tradition demeure forte, au même titre que la pratique de l'hindouisme, ravivée ces dernières années par des mouvements extrémistes hindous et antimusulmans proches du gouvernement actuel du Bharatiya Janata Party (BJP).

Tous sont plutôt hostiles à la tenue du FSM, qu'ils perçoivent comme une menace à l'unité indienne et à la tradition hindoue. Un des nouveaux thèmes du forum, spécifique à la société indienne, n'aura pas manqué de susciter leur hostilité: la remise en question des castes sociales et la défense des droits des dalits, les membres des castes opprimées «intouchables», cantonnés à la pauvreté, aux métiers sous-payés et mal vus. Certains sites Web intégristes ont même appelé à la perturbation du forum, qui s'est malgré tout déroulé sans anicroche, sous bonne surveillance de policiers armés de longs bâtons de bois.

Tensions et violences

Les prochaines élections, prévues pour mai, pourraient bien voir le vice-premier ministre ultranationaliste L. K. Advani succéder à la figure charismatique du premier ministre Atal Vihari Vajpayee, plus modéré. Cela ne peut qu'exacerber les tensions et les violences communales qui existent déjà à l'interne entre la majorité hindoue (70 %) et la minorité musulmane (18 %), et à l'externe avec le Pakistan voisin. Plusieurs milliers de musulmans sont morts ces dernières années dans les émeutes qui ont éclaté à la suite de conflits religieux. En 1992, 2000 d'entre eux sont morts après avoir contesté la démolition de la mosquée d'Ayodhya par des intégristes hindous, une dispute qui perdure encore aujourd'hui.

«Ici, les musulmans sont des juifs, explique le directeur général de l'organisme Alternatives, Pierre Beaudet. Ce sont pour la plupart des commerçants et des membres des classes pauvres dalits qui sont des boucs émissaires parfaits. Le discours tenu est un discours de droite, contre les concepts de citoyenneté, d'intégration et de pluralisme qui étaient à la base de la Constitution indienne», s'indigne-t-il. «Il s'agit d'une grande menace à la démocratie indienne et à la laïcité. L'hindutva s'oppose à toutes les religions monothéistes et certains de ses anciens leaders ont ouvertement avoué leur admiration pour Hitler», renchérit le politologue américain Jason Erb.

Le chroniqueur politique du Hindustan Times, le journaliste Vir Sanghvi, estime que l'Inde se trouve dans une impasse: «La stature de Vajpayee nous aveugle quand à la véritable nature du BJP. Retirez-le de l'équation et qu'obtiendrez-vous? Un parti composé de gens qui cautionnent les massacres, réécrivent les manuels d'histoire, cherchent conseil auprès des ascètes religieux [...] Je ne crois pas qu'il soit important de supporter aucun des partis lors de [la prochaine] élection. Ce qu'il nous faut, c'est un parti qui va au-delà des castes et de la religion, qui se concentre sur la performance, les idées et la stabilité. Je ne crois pas que c'est ce que nous obtiendrons dans cette élection, quel que soit le gouvernement élu. Peu importe qui remporte la victoire, l'Inde perdra,»

Un forum boycotté

Selon Bernard Cassen, journaliste, directeur général du Monde diplomatique et président d'honneur d'Attac-France, l'hostilité gouvernementale envers le FSM n'est pas étrangère à la couverture minimale de l'événement par les médias locaux: «Je suis même surpris qu'il existe une couverture. Après tout, ce Forum social mondial de Bombay se fait dans l'indifférence des autorités et du gouvernement. Les journaux économiques le critiquent et les autres le traitent de façon factuelle et folklorique, comme s'il s'agissait de n'importe quelle exposition. Il n'y a pas de traitement de fond, tout au plus une certaine curiosité», explique-t-il.

Les retombées du FSM sont trop lointaines pour faire le jeu de la presse quotidienne et de son traitement éphémère. Puisque le forum est un espace de discussion plutôt qu'un lieu de décision, il n'a pas le caractère formel et les impacts quantifiables qu'attendent les journalistes. Les plus cyniques observent la situation socioéconomique de l'Inde et trouvent le discours du forum bien utopique. Les plus pragmatiques voudraient voir l'événement produire une déclaration finale concrète et élaborer un plan d'action qui dépasse le simple discours, ce à quoi le FSM s'est toujours refusé.

L'autre sommet: le Mumbai Resistance 2004

Ce sont à peu de choses près les mêmes critiques qui émanent de l'extrême gauche et de ses factions, qui voudraient voir le forum devenir le lieu de coordination de la mobilisation internationale et de la résistance mondiale au capitalisme. Cette année, le FSM avait son propre sommet parallèle, Mumbai Resistance 2004, au slogan plutôt évocateur: «Smash Capitalism!» Les mouvements qui ont choisi la violence comme moyen d'action, par exemple les guérillas colombiennes, s'y sont retranchés, exclus d'office du FSM par les principes de la charte. Certains ont même appelé au boycott du forum, accusé d'être trop «réformiste», qualifié de «cheval de Troie de l'impérialisme».

Selon le militant indien Jai Sen, auteur du livre WSF, Challenging Empires, le forum devrait prêter une oreille attentive à ces critiques, qui ont le mérite de le remettre en question sur la portée réelle de son action: «Le forum demeure un événement ponctuel dans le temps. Or il n'aura réellement de portée que lorsqu'il deviendra plutôt un processus de changement.» La charte du FSM proclame déjà que le forum «devient un processus permanent de recherche et d'élaboration d'options alternatives». Reste à les mettre en pratique, en retenant bien la leçon indienne: au Brésil, le terme «possible» respirait l'espoir, mais à Mumbai, il reprend son sens le plus terre-à-terre: l'incertitude.