Le CECI en Uttaranchal - Les laissés-pour-compte de l'«India Shining»

En prévision des élections du printemps prochain, le Bharatiya Janata Party (BJP), au pouvoir en Inde, s'est lancé dans une campagne publicitaire qui glorifie l'Inde comme la nouvelle puissance économique de l'Asie. «India Shining», lancent à toute volée les télédiffuseurs, les politiciens et les économistes: l'Inde brille de mille feux et tous en bénéficieront, tôt ou tard. Mais dans les régions rurales pauvres et reculées, c'est plutôt le gouvernement et les services sociaux qui brillent par leur absence. Le gouvernement indien peut-il encore battre encore longtemps le tambour de la victoire alors que les deux tiers de sa population ne profitent aucunement des réformes actuelles?

Depuis octobre dernier, l'Inde a restreint à cinq le nombre de pays dont elle continuera de recevoir l'aide financière directe et n'accepte plus d'aide bilatérale de gouvernement à gouvernement de pays comme le Canada. La ministre canadienne de la Coopération internationale, Susan Whelan, a tenu à féliciter l'Inde «de vouloir prendre en charge de façon plus active le problème de la pauvreté sur son territoire, et d'être en mesure de le faire». Pourtant, il n'y a rien dans l'attitude qu'a eue jusqu'ici le gouvernement envers les provinces reculées qui laisse présager qu'il prendra les moyens appropriés pour y remédier.

En effet, les avancées technologiques informatiques de Bangalore — la Silicon Valley indienne — et la croissance des exportations, auxquelles le gouvernement accorde la priorité, ne changent rien aux conditions de vie minimales concrètes pour les 60 % à 70 % de la population qui habitent les régions rurales. À preuve, le suicide de 450 paysans, à la fin des années 1990, dans les États d'Andra Pradesh et de Karnataka, incapables de se procurer les produits agricoles nécessaires et démoralisés par les réformes économiques.

«Il n'y a pas eu d'amélioration marquée depuis 1998 au niveau du chômage rural et des infrastructures de base dans les villages comme l'électricité, les routes, l'éducation et les soins de santé. On peut dire que la production agricole a augmenté, mais c'est principalement parce que l'an passé était une année de sécheresse aiguë. En termes de productivité agricole, il n'y a eu aucun changement significatif depuis des années», explique au journal indien Mid Day Kamal Chenoy, sociologue et membre du comité organisateur du Forum social mondial.

Isolement

des communautés

de montagne

Au nord de l'Inde, nichés près de l'Himalaya, plusieurs petits villages isolés sont enfermés dans une logique de survivance et ignorés des autorités. L'Uttaranchal est un tout nouvel État créé par la scission de l'Uttar Pradesh afin de mieux répondre aux besoins spécifiques des communautés des montagnes, éloignées de l'ancienne capitale.

Or, selon le représentant du Centre canadien d'études et de coopération internationale (CECI) en Inde, Norman MacIsaac, la situation ne s'est guère améliorée: «L'État a été créé pour les gens, mais ils ont encore mis la capitale à l'autre extrémité, elle est aussi loin que la capitale de l'ancien État. Cette région est encore isolée. Qu'est-ce qu'on y gagne? Les gens se sentent laissés de côté.»

Le CECI a choisi l'Uttaranchal pour implanter son projet de développement économique communautaire (CBED). Cent quarante-sept villages participent aujourd'hui aux programmes d'éducation économique, aux groupes d'épargne et aux coopératives agroforestières qui se spécialisent dans la production de produits hors saison et de plantes médicinales et aromatiques.

Le projet cherche à organiser la production agricole sur une base coopérative, à alléger la charge de travail des femmes et à sensibiliser les communautés à l'importance de la planification, qu'elle soit agricole, financière ou familiale. «La coopérative consiste à mettre le pouvoir entre les mains des producteurs», résume Norman MacIsaac. «Face au changement concret, les gens commencent à changer leur vision de ce que sont leurs droits et leur pouvoir en tant que communauté. Parce qu'ils en font l'expérience maintenant.»

Pour 50 sous par jour

Dans le petit hameau de Lohakote, les femmes marchent plus de trois heures par jour sur des sentiers rocailleux en montagne afin d'aller chercher du bois pour la cuisson des aliments, et du fourrage pour alimenter les quelques bêtes qui logent dans les étables situées au rez-de-chaussée des maisons et qui fournissent un peu de lait aux familles. Bien qu'elles fassent la majorité du travail, les femmes ne possèdent pas la terre, prérogative qui appartient toujours quasi exclusivement aux hommes.

La mine de magnésite, principale source d'emploi de la région, est aujourd'hui fermée. Alléchés par la perspective d'un coup d'argent rapide, plusieurs des villageois vendent leurs terres à une compagnie qui en extrait la chaux. Ce sont pour la plupart des Népalais, certains âgés d'à peine 12 ans, qui piochent tout le jour au creux des carrières blanches qui enlaidissent le paysage verdoyant. On les paye 15 roupies, à peine 50 sous, pour chaque sac, qui est ensuite revendu 200 roupies (six dollars) pour la transformation.

Le village perd le plus souvent son alimentation électrique en soirée, malgré le froid. L'éducation et les soins de santé sont difficilement accessibles, plusieurs des habitants sont pratiquement illettrés. Puisqu'elle borde les frontières du Cachemire, du Népal et de la Chine, la région est assez fortement militarisée; on y trouve plusieurs casernes et ses routes sont sous le contrôle de l'armée.

Le chômage est élevé et l'alcoolisme est répandu chez les hommes: «Il y a beaucoup de gens qui ont travaillé dans l'armée. Ils ont pris leur retraite, ils reviennent au village et il n'y a rien. Sauf la bouteille. Il y a beaucoup d'alcoolisme dans la région. Les gens sont découragés, ils ne savent pas comment vivre leur vie après l'armée. Ceux qui n'ont pas été dans l'armée quittent souvent la région parce qu'il n'y a pas d'opportunités ici. Le riz, le blé, ça ne rapporte pas, ce n'est pas rentable. Ils doivent nourrir leur famille, avec un terrain très limité», explique Norman MacIsaac. En définitive, la plupart de ces hommes s'improvisent fermiers et élèvent quelques chèvres.

L'avenir de la coopération

Les programmes administrés par l'État, et même ceux de la Banque mondiale, n'ont eu ici que des résultats partiels, et les représentants du gouvernement n'y viennent que très rarement. Ce n'est qu'avec l'intervention d'organisations non gouvernementales (ONG) étrangères et de partenaires locaux qui initient les villageois au modèle coopératif que leurs conditions de production et leur niveau de vie s'améliorent concrètement. «Les organisations locales sont présentes avec eux dans les villages. Nos spécialistes sont ici, on sait ce qui se passe sur le terrain. On connaît tout le monde. Ce n'est pas comme des gens qui viendraient de la capitale pour faire un projet, les organisations locales sont ici pour la vie.»

Ce n'est peut-être pas le cas du CECI. En effet, la nouvelle politique indienne en matière d'aide bilatérale menace le financement du projet CBED, qui pourrait bien devoir trouver d'autres bailleurs de fonds d'ici deux ans puisque rien n'indique actuellement que l'Agence canadienne de développement international (ACDI) renouvellera son engagement en Uttaranchal.

«Pourquoi couper un projet comme CBED?, s'indigne Norman MacIsaac. On est en train de jouer le jeu des autorités indiennes. C'est une décision politique du gouvernement présent. C'est une façon d'affirmer la fierté nationale. Le gouvernement en place ne veut pas appuyer les ONG parce qu'elles représentent un pouvoir politique, une force contre les extrémistes de droite qui voudraient créer une nation basée sur l'exploitation des idées religieuses. Ils veulent absolument tout faire pour couper les sources de financement et miner le travail des ONG. Pourtant, ce sont souvent les seules qui répondent aux besoins des communautés isolées», soupire le chef de projet.

Dans la course au leadership de l'Asie qui se joue entre la Chine et l'Inde, l'empressement du gouvernement indien de présenter à la face du monde l'image d'une «India Shining» s'explique facilement. La rhétorique est bien peaufinée et les indicateurs économiques sont prometteurs. Pourtant, s'il continue de faire abstraction des communautés reculées et de la majorité de la population défavorisée, le BJP pourrait se trouver aux prises avec un décalage embarrassant entre le discours et la réalité que même les meilleures publicités télévisées ne pourront espérer maintenir longtemps.

Éric Martin est le correspondant du Carrefour international de la presse universitaire francophone (CIPUF) au Forum social de Mumbai 2004, invité par la délégation du Centre canadien d'études et de coopération internationale (CECI).