Le premier ministre islandais abdique sous la pression populaire

Premier haut dirigeant emporté par le scandale des Panama Papers, le premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson a démissionné mardi.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Premier haut dirigeant emporté par le scandale des Panama Papers, le premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson a démissionné mardi.

Sous la pression populaire et politique, le premier ministre islandais, Sigmundur David Gunnlaugsson, a été contraint de démissionner mardi, devenant la première victime de taille des désormais célèbres Panama Papers.

Les milliers de manifestants qui sont descendus lundi dans les rues de la capitale islandaise, Reykjavik, ont finalement eu raison de M. Gunnlaugsson, qui refusait jusqu’à maintenant de céder le pouvoir. Le ministre de l’Agriculture, Sigurdur Ingi Johannsson, a annoncé la décision de son chef en direct à la télévision, alors que le principal intéressé est demeuré muet face aux questions des journalistes qui l’ont intercepté.

M. Gunnlaugsson voit sa carrière voler en éclats et son honneur entaché par des soupçons d’optimisation fiscale, lui qui s’était lancé en politique en se présentant comme le défenseur de l’Islande contre ses créanciers après la crise financière de 2008-2009, qui avait durement touché le pays.

D’après des documents dévoilés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), M. Gunnlaugsson, 41 ans, a créé en 2007 une société dans les îles Vierges britanniques pour y entreposer des millions de dollars, sans jamais en divulguer l’existence par la suite.


 

« Nous avons besoin d’une nouvelle élection dès maintenant », a réagi Björn Unnar, un des manifestants qui faisaient toujours sentir leur présence mardi soir devant le parlement islandais. Des voix s’élèvent maintenant pour réclamer la démission en bloc du gouvernement, puisque deux ministres islandais, Bjarni Benediktsson et Ólöf Nordal, sont également visés par les révélations des Panama Papers.

Répercussions planétaires

Les informations contenues dans les 11,5 millions de documents confidentiels du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonsenca ont par ailleurs continué de faire des vagues à travers le monde.

En France, le quotidien Le Monde a révélé que le Front national (FN) est indirectement visé par les Panama Papers. L’actuelle chef du parti, Marine Le Pen, est éclaboussée par des révélations concernant un système mis en place par deux membres de son cercle rapproché pour placer de l’argent dans différents paradis fiscaux.

La justice française enquête par ailleurs depuis juin 2015 sur la société Balerton Marketing Limited, laquelle apparaît dans les fichiers de Mossack Fonseca. On soupçonne l’ancien président du parti d’extrême droite et père de Marine Le Pen, Jean-Marie, d’y avoir dissimulé une partie de sa fortune en utilisant un de ses hommes de confiance comme prête-nom.

Le FN a déclaré par communiqué qu’il n’est pas impliqué dans l’affaire des Panama Papers et qu’il ne tolère pas que des « amalgames scandaleux soient faits sur son dos ».

Le gouvernement français a de son côté réinscrit mardi le Panama sur la liste des paradis fiscaux. Le pays d’Amérique centrale a aussitôt répliqué en annonçant qu’il envisage des représailles économiques contre la France.

En Grande-Bretagne, le chef de l’opposition travailliste, Jeremy Corbyn, a réclamé la tenue d’une enquête indépendante à la suite des révélations concernant le défunt père du premier ministre britannique, David Cameron, Ian. Celui-ci aurait dirigé un fonds d’investissement enregistré aux Bahamas, dont les profits ont échappé au fisc britannique.

« Je n’ai aucune action […] aucun fonds extraterritorial, rien de tout cela », a déclaré David Cameron mardi, en réponse à un journaliste lui demandant si la fortune familiale était encore placée dans ce fonds créé par son père. « J’ai le salaire de premier ministre et j’ai quelques économies, sur lesquelles je perçois des intérêts, et j’ai une maison, dans laquelle nous vivions, mais qui est actuellement louée pendant que nous sommes à Downing Street et c’est tout ce que j’ai », s’est-il défendu.

Au Pakistan, le premier ministre Nawaz Sharif, dont la famille est visée par les Panama Papers, a annoncé mardi la création d’une « commission judiciaire » qui « tranchera sur la réalité et sur le poids de ces allégations ».

Parmi les personnes citées figurent trois des quatre enfants de Nawaz Sharif — sa fille Maryam, pressentie comme sa successeure, et ses fils Hasan et Hussain, propriétaires de biens immobiliers à Londres par le biais de compagnies gérées par le cabinet panaméen. « Des amis m’ont dit que, comme il n’y a rien contre moi et que mes deux fils sont adultes et responsables de leurs actes, je devrais me tenir à l’écart, a affirmé M. Sharif. Mais mes compatriotes, je veux que les faits soient présentés devant la nation et que tout Pakistanais puisse connaître ces allégations. »

Au Nigeria, le président du Sénat, Bukola Saraki, jugé mardi pour corruption, s’est également retrouvé sous les projecteurs : sa riche épouse apparaîtrait dans la liste de personnes ayant dissimulé des fonds dans des paradis fiscaux.

M. Saraki, troisième personnalité du Nigeria après le président Muhammadu Buhari et le vice-président Yemi Osinbajo, est accusé d’avoir dissimulé des biens acquis avec des fonds publics détournés quand il était gouverneur de l’État de Kwara, entre 2003 et 2011.

Aux Pays-Bas, le quotidien Trouw affirme que parmi les centaines de Néerlandais ayant fait appel aux services de Mossack Fonsenca pour créer des sociétés dans des paradis fiscaux, on trouve notamment l’ancienne étoile du soccer international Clarence Seedorf.

Après Lionel Messi et Michel Platini, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a également été mis en cause pour avoir signé des contrats douteux avec une société offshore dans le but de céder des droits télévisés en dessous de leur valeur marchande, selon le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

« Je suis consterné et je n’accepterai pas que mon intégrité soit remise en cause, a réagi M. Infantino. Rien n’indique qu’il y ait eu le moindre acte répréhensible de ma part ou de celle de l’UEFA. »


L’évasion fiscale est un «problème mondial», selon Obama

Le président des États-Unis, Barack Obama, a estimé mardi que l’évasion fiscale, qu’elle soit légale ou illégale, était un « problème mondial », deux jours après le début des révélations des Panama Papers. « La question de l’évasion fiscale est un énorme problème », a déclaré M. Obama, insistant sur la nécessité de durcir les législations en vigueur et de renforcer la coopération internationale sur ce thème. Selon le président américain, la publication ces derniers jours des Panama Papers, mettant en lumière des pratiques fiscales opaques qui ont éclaboussé de nombreuses personnalités, « est un nouveau rappel du fait que l’évasion fiscale est un problème mondial ». Rappelant que cette question était régulièrement évoquée lors des sommets du G7 et du G20, il a estimé que « des progrès » avaient été réalisés dans la coordination internationale entre les administrations fiscales. « L’un des grands problèmes que nous avons est que nombre de ces opérations sont légales, pas illégales », a-t-il ajouté, soulignant la nécessité pour les États-Unis comme les autres pays de supprimer les niches fiscales ou de combler les vides juridiques.
3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 avril 2016 07 h 38

    Un modèle

    Ce petit pays est un modèle de démocratie. On ne s'y intéresse pas assez.

    Le peuple islandais est de taille miniscule. Cette proximité de tous et chacun fait en sorte qu'il ne pardonne pas la trahison de ses élites politiques.

    Cette vigilence populaire est en partie responsable du fait que ce pays a non seulement évité de justesse la ruine en désavouant les ententes financières conclues par d'anciens dirigeants mais lui a permis de se sortir de la Grande récession.

    Son taux de chômage actuel est un des plus bas d'Europe. Contrairement à l'Irlande qui elle, a capitulé face à ses créanciers et dont la croissance est presque totalement piratée par des firmes étrangères.

    • Denis Gagnon - Inscrit 6 avril 2016 09 h 00

      Ce n'est pas la coalition au pouvoir qui a remonté l'Islande mais bien celle qui l'avait remplacée après la faillite technique du pays. Comme ailleurs, il y a des politiciens corrompus et d'autres qui tentent de contrer cette corruption. Une partie de l'Islande est un modèle à suivre, pas l'autre.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 avril 2016 12 h 59

      Denis Gagnon écrit : "Ce n'est pas la coalition au pouvoir qui a remonté l'Islande mais bien celle qui l'avait remplacée après la faillite technique du pays."

      Vous avez raison. Mais ce que je veux souligner c'est comment la Démocratie islandais opère. De manière très rapide. Alors que nos dirigeants tergiversent et n'osent pas s'attaquer aux paradis fiscaux (qui profitent aux leurs), les Islandais expriment de manière efficace leur colère.

      Au Québec, les électeurs du comté dont Lac-Mégantic est le chef-lieu ont voté Conservateur de nouveau aux dernières élections fédérales. C'est dire comment nos dirigeants politiques n'ont rien à craindre ici de la colère du peuple.