Le patron de la CIA défend l'intégrité du renseignement

Tenet: «Personne ne nous a dit quoi dire.»
Photo: Agence Reuters Tenet: «Personne ne nous a dit quoi dire.»

Washington — Le patron de la CIA, George Tenet, a vigoureusement défendu hier le renseignement américain sur le dossier irakien, rejetant toutes pressions politiques pour gonfler la menace posée par les armes de destruction massive (ADM).

Cette rare intervention publique du chef de la centrale américaine de renseignement coïncide avec les accusations portées contre ses services pour avoir floué la classe politique sur l'existence supposée d'ADM stockées par le régime déchu de Saddam Hussein et qui restent introuvables. Cette apparition de M. Tenet devant un parterre de professeurs et d'étudiants de l'université Georgetown à Washington survient également après le constat d'erreur («Nous nous sommes tous trompés») émis par David Kay, chef du groupe d'inspecteurs américains et britanniques chargés de chercher les ADM en Irak.

Le président George W. Bush a affirmé hier en Caroline du Sud qu'il savait que «Saddam Hussein avait l'intention d'équiper son pays d'armes de destruction massive». Il a reconnu que les États-Unis n'avaient pas trouvé en Irak les armes de destruction massive qu'ils pensaient y trouver mais a réaffirmé que la guerre contre le régime de Saddam Hussein était nécessaire.

«Nous étions devant un choix: ou bien croire sur parole un dément, ou bien agir pour défendre le peuple américain. Devant un tel choix, je défendrai toujours l'Amérique», a soutenu George Bush. «Si on avait laissé faire certains hommes politiques de Washington, Saddam Hussein serait toujours au pouvoir», a-t-il ajouté devant une assemblée composée principalement de militaires.

S'exprimant avec force, Tenet a catégoriquement démenti d'éventuelles pressions sur la communauté du renseignement afin d'exagérer la menace représentée par cet arsenal et d'ouvrir la porte à une intervention militaire en Irak. «Personne ne nous a dit quoi dire ou comment le dire» au sujet de ces armes, a-t-il insisté tout en soulignant que politiser une évaluation «sans prendre le temps d'examiner les faits mènerait à une communauté du renseignement affaiblie, mettant ainsi le pays davantage en danger».

«Description objective»

Les analystes du renseignement «n'ont jamais dit qu'il y avait une menace imminente», a précisé George Tenet, 51 ans, qui dirige sans interruption la CIA depuis sa nomination en 1997 par l'ex-président démocrate Bill Clinton. «Ils ont plutôt décrit de manière objective à nos responsables politiques un dictateur brutal qui poursuivait ses efforts pour tromper [la communauté internationale], a-t-il dit. Je peux vous dire que le président des États-Unis reçoit ses renseignements d'une seule communauté et d'une seule personne, moi. Et il m'a dit fermement et sans détour qu'il voulait les faits bruts et pas orientés.»,

Pour qualifier la menace posée par l'Irak, M. Bush avait utilisé le terme «urgente», le vice-président Dick Cheney préférant «mortelle» et «immédiate».

M. Tenet a pour sa part reconnu que ses services avaient «peut-être surestimé les progrès que Saddam Hussein était en train de faire» pour développer des ADM. En effet, a ajouté le patron de la CIA , dans le domaine du renseignement, «on n'a jamais complètement tort ou complètement raison».

Et «si Saddam Hussein n'avait pas d'armes nucléaires, il cherchait toujours à en avoir une», a-t-il dit en précisant que «l'Irak avait l'intention de reconstituer un programme nucléaire à un certain moment». Il a estimé que «les recherches doivent continuer et [qu'] elles seront difficiles».

Le patron de la CIA a d'autre part indiqué que les espions américains et britanniques avaient pris connaissance des fuites sur les armes nucléaires auxquelles se livrait l'ingénieur pakistanais Abdul Qadeer Khan après avoir infiltré son réseau de connaissances.

Le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, avait relancé la polémique sur les ADM mercredi en soutenant qu'il n'y avait pas de preuve définitive que l'Irak n'en possédait pas et en se félicitant de la crédibilité des services de renseignement américains.

M. Bush a annoncé lundi la constitution d'une commission d'enquête sur les renseignements américains.

Les candidats démocrates à la présidence ont réagi rapidement et durement aux propos de M. Tenet. «Ce n'est pas ce que la Maison-Blanche de Bush a dit aux Américains», a estimé John Kerry, sénateur du Massachusetts et favori dans la course à la Maison-Blanche. Le général à la retraite Wesley Clark a de son côté constaté que la CIA «avait enfin clarifié ce que nous disons depuis le début de la campagne électorale: l'Irak ne posait pas une menace imminente pour les États-Unis ou pour ses voisins avant la guerre».