Musharraf pardonne au «père» de la bombe

Vienne et Islamabad — Pardonnant au père de la bombe atomique pakistanaise la vente de secrets nucléaires à l'étranger, Pervez Musharraf a refusé hier que l'AIEA enquête sur la prolifération au Pakistan même si, pour l'agence, les activités du savant ne représentaient que la «partie émergée de l'iceberg».

Le directeur de l'Agence internationale à l'énergie atomique, Mohamed el-Baradeï, a estimé qu'Abdul Qadeer Khan ne travaillait pas seul, nonobstant le fait qu'il ait endossé la pleine responsabilité de ces «fuites» et ait assuré que ni le gouvernement ni l'armée n'étaient au courant de ses activités.

Mais le président pakistanais a annoncé que son pays ne laisserait pas l'AIEA superviser ses activités dans ce domaine. «Nous sommes un pays souverain. Aucun document ne sera fourni. Aucune enquête indépendante ne sera menée ici», a déclaré Musharraf aux journalistes. Il n'a pas exclu cependant toute coopération avec l'AIEA, soulignant qu'il laisserait des experts de l'agence venir au Pakistan discuter plus en détail de la question.

Khan est accusé d'avoir vendu des secrets nucléaires à l'Iran, à la Libye et à la Corée du Nord. Selon el-Baradeï, son réseau illicite de vente de technologie nucléaire avait des ramifications dans d'autres pays.

Tout en disant ignorer si Khan était le chef du réseau, il a estimé qu'il y jouait un rôle important. «Nous en sommes encore au stade de l'enquête sur l'ensemble du réseau, nous n'avons donc pas encore une idée complète. C'est vraiment notre priorité numéro un», a déclaré el-Baradeï.

Des commentateurs pakistanais ont appelé à une enquête approfondie sur cette affaire, soupçonnant Khan de servir de bouc émissaire pour couvrir l'armée.

«Tous [les cas de prolifération] se sont malheureusement produits sous la supervision et sur les ordres du Dr A.Q. Khan. Aucun responsable du gouvernement et aucun militaire n'était impliqué», a assuré Musharraf, soulignant que les anciens chefs d'état-major Aslam Beg et Jehangir Karamat, interrogés dans cette affaire, avaient été lavés de tout soupçon.

«Pour moi, l'important est de tarir la source d'approvisionnement, pas de sanctionner une ou deux [personnes], a souligné pour sa part el-Baradeï. Ce qui m'angoisse, c'est le fait que de nombreux pays soient aujourd'hui en mesure de produire des équipements et des matériaux susceptibles de mener à la mise en place d'un programme d'armements nucléaires.»

Khan, «un rouage»

El-Baradeï a ajouté que le Pakistan devait lui-même répondre aux allégations selon lesquelles le gouvernement ou l'armée aurait facilité les activités de Khan. Il a souligné que, pour lui, Khan n'était qu'un rouage dans un vaste mécanisme.

Selon des diplomates, la Libye a fourni à l'AIEA des preuves crédibles d'une implication de Khan dans l'acquisition illicite par Tripoli d'équipements destinés à l'enrichissement de l'uranium, un matériel indispensable à la fabrication d'armes nucléaires.

Reuters a également appris auprès de diplomates occidentaux que Khan avait fourni à la Libye des plans d'armes nucléaires — ces documents, placés sous scellés, se trouvent à présent aux États-Unis — et qu'ils craignaient que des copies aient abouti en Iran et en Corée du Nord.

Or le mea-culpa de Khan, diffusé mercredi à la télévision nationale, n'exonère pas Islamabad. Pour la presse locale, Khan s'est entendu avec l'armée pour endosser la responsabilité des fuites en échange de son immunité — une version que semble confirmer la grâce consentie par Musharraf.