Les employés de la BBC sont en colère

Londres — Nombre d'entre eux ont attendu la fin du journal de la mi-journée pour descendre dans la rue. Aussi déterminés soient-ils, la grève n'est pas dans les moeurs de la maison. Ils sont plusieurs centaines à manifester sous une pluie fine à l'entrée du bâtiment de brique et de verre du Television Centre. Ils ne défilent pas, ne crient pas de slogan et, plus habitués à couvrir l'événement qu'à le faire, semblent gênés par la présence des caméras et des photographes. «Ç'a été comme un électrochoc pour nous. Pour la première fois depuis des années, nous sommes mobilisés et prêts à nous battre», déclare une monteuse.

À White City, cette ville dans la ville constellée d'antennes, le choc provoqué par le rapport Hutton a cédé la place à la colère. Journalistes, techniciens, présentateurs ne comprennent pas pourquoi leur entreprise, la BBC, est seule à porter le blâme dans l'enquête sur le suicide du Dr David Kelly. «Les critiques [du juge Hutton] sont partiales et injustes», s'écrie une employée du département des fictions. «Pourquoi sommes-nous partis en guerre?»

«C'est la seule vraie question, lance un technicien. En nous attaquant, Downing Street ne cherchait qu'à faire diversion.» Même au bord de la révolte, celle que les Anglais appellent avec affection «Tantine» ne se départ pas de sa réserve légendaire. Le long de Wood Lane, comme dans le reste du royaume, d'autres piquets tout aussi sages se sont formés devant chacun de ses immeubles. Les pancartes distribuées par le NUJ, le syndicat national des journalistes, n'attaquent personne et se contentent de rappeler sa tradition d'indépendance: «Pas touche à la BBC!», «Non à l'immixtion du politique!»

Depuis une semaine, ses 24 000 salariés se sentent orphelins. Plus encore que la démission du président, Gavyn Davies, ils contestent le départ forcé du directeur général, véritable patron de la maison, Greg Dyke. «Tout ce que nous voulons, c'est le retour de Greg, insiste une assistante. Grâce à lui, ces quatre dernières années ont été les meilleures qu'on ait connues». Comme 10 000 autres salariés de la BBC, elle a versé cinq livres (7,5 euros) pour proclamer samedi sur une pleine page d'un grand quotidien sa solidarité avec son ancien patron. «C'était une figure très populaire et charismatique», explique un jeune reporter.

En revanche, le journaliste à l'origine de toute l'affaire, Andrew Gilligan, qui avait accusé le gouvernement d'avoir volontairement exagéré la menace irakienne, suscite des réactions beaucoup plus contrastées. «Il n'a pas beaucoup de soutien dans la rédaction, déclarent deux de ses confrères. Il a lui-même reconnu qu'il avait commis des erreurs. Tu ne diffuses pas une histoire à moitié vraie, à moitié fausse.»