L’indépassable répression

Des paquets de cocaïne saisis exposés à Acandi, en Colombie
Photo: Diana Sanchez Agence France-Presse Des paquets de cocaïne saisis exposés à Acandi, en Colombie

Près de 20 ans après leur dernière rencontre, les chefs de gouvernement et d’État du monde entier se réuniront le 19 avril pour revoir le plan de lutte mondial contre les drogues. Les Nations unies tiendront alors la session extraordinaire de l’Assemblée générale sur le problème mondial de la drogue. Les agences onusiennes responsables de cette lutte, qui ont jusqu’ici misé sur la répression, proposent sur papier une approche plus souple. Or, malgré un bilan mitigé, un changement de cap reste bien peu probable, estime Guillermo Aureano, spécialiste des questions liées au trafic de drogue au CERIUM.

Que sait-on sur l’évolution récente du phénomène de la drogue à l’échelle mondiale : sa production, sa consommation et son trafic ?

Il n’y a aucun progrès notable ni dans la lutte contre le trafic ni dans la prévention de la toxicomanie. Les victoires proclamées contre la production de drogues sont toujours compensées par une augmentation de cette même production dans d’autres pays ou régions. C’est l’« effet de déplacement », phénomène observable depuis une cinquantaine d’années. On le voit avec la culture de la feuille de coca en Amérique du Sud : le recul en Colombie a entraîné une croissance en Bolivie et au Pérou.

En ce qui concerne la toxicomanie, il est vrai que certains pays ont remporté des victoires en réduisant les effets délétères de la consommation de drogues, comme la baisse des infections au VIH. Mais ces progrès sont souvent compensés par des reculs dans d’autres pays. La Russie, par exemple, qui a une approche extrêmement répressive à l’égard des consommateurs, un des rares pays où les infections au VIH augmentent, et c’est en partie en raison de la persécution et de la stigmatisation des usagers.

Il faut souligner que tous les pays qui ont eu du succès dans la prévention et la gestion de la toxicomanie ont dérogé aux règles édictées par les agences antidrogues de l’ONU. La décriminalisation de certains comportements, les programmes d’échange de seringues ou encore la mise sur pied d’équipes d’aide aux toxicomanes sont fortement critiqués par ces agences. Ce fut le cas, par exemple, d’Ottawa dès que la ville a commencé à discuter de la possibilité de distribuer des trousses pour un usage plus sécuritaire du crack.

La dernière session spéciale sur les drogues, en 1998, visait leur élimination à travers le monde. Cette fois, on dit vouloir miser davantage sur la santé, les droits de la personne et la sécurité. Un changement d’approche qui s’éloignerait de la répression est-il envisageable ?

Les agences de l’ONU savent qu’une protestation gronde un peu partout au sujet de leur approche contre-productive. Elles ont donc adopté une novlangue, en quelque sorte, qui emprunte les concepts et les mots que vous avez relevés, mais en en détournant le sens et sans se détourner de l’approche répressive.

L’ONU reste plombée par des problèmes fondamentaux, comme la classification des drogues, qui est arbitraire et contestable. Certaines des substances qui entraînent le plus de morts, comme l’alcool et la nicotine, sont exclues, alors que d’autres, consommées traditionnellement sans grand danger, comme le cannabis ou la coca, sont ciblées.

La répression est un autre problème fondamental. On sait qu’elle a des effets contre-productifs importants : création d’un marché noir très lucratif, condamnation et marginalisation des usagers ainsi que des paysans qui en font la culture, etc. Et pourtant, ça ne change pas.

Comment expliquer ce statu quo ?

La réponse réside surtout dans l’origine du financement. Comme les pays occidentaux versent des fonds de plus en plus maigres aux agences onusiennes, celles-ci se sont tournées vers les États qui misent sur la ligne dure, dont la Russie et la Chine.

A contrario, un changement de cap est en train de s’opérer chez les Américains, qui ont longtemps été les leaders au sein des agences onusiennes avec une approche très répressive. Washington s’éloigne de cette approche, essentiellement en raison du fait que plusieurs États américains assouplissent leur politique à l’égard des drogues. Certains d’entre eux ont légalisé l’usage médicinal et récréatif du cannabis. En conséquence, Washington, qui a pourtant le pouvoir de punir un pays en bloquant par exemple un financement du FMI, n’a pas sanctionné l’Uruguay lorsqu’il a légalisé l’usage récréatif du cannabis, ni la Bolivie, qui a fait de même avec la consommation traditionnelle de la feuille de coca. C’est un changement d’attitude majeur !

Des pays comme le Mexique — qui a d’ailleurs demandé de devancer de trois ans la session spéciale de l’ONU — emboîtent le pas et critiquent l’approche strictement répressive. Or, ils avancent en ordre dispersé. Ils n’ont pas de proposition claire et cohérente.

Dans ce contexte, je ne vois pas comment le régime international antidrogues peut dépasser le cadre établi de la « guerre à la drogue ».