Cizre, ville martyre des Kurdes

Des quartiers entiers de Cizre ont été anéantis à la suite des combats entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques.
Photo: Ilyas Akengin Agence France-Presse Des quartiers entiers de Cizre ont été anéantis à la suite des combats entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques.

Depuis l’artère principale de Cizre, les destructions subies par le quartier de Cudi se révèlent au bout d’une rue dépavée, un large sentier de terre, entaillé par endroits de longues flaques sombres. La boue, semée d’ordures et de douilles de gros calibre, a été travaillée par des chenilles de véhicules lourds, chars d’assaut ou bulldozers. De part et d’autre émergent les formes restantes d’immeubles, de maisons. Depuis le 2 mars, les habitants du quartier, qui avaient fui les combats entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques, sont autorisés à venir constater le désastre, à sauver ce qui peut encore l’être. Dans des rues méconnaissables, certains retrouvent la carcasse de leur foyer, l’inspectent, à la recherche de quelques effets miraculeusement intacts.

Ahmet, un jeune marié qui s’était réfugié dans un village des environs, ne pourra trouver qu’une fosse bordée de monticules de débris indistincts à la place de la petite maison où il venait de s’installer avec son épouse. Comme seul souvenir, il ne lui reste plus qu’une photographie sur l’écran de son téléphone portable. Plus loin, sous le regard de grands-mères hébétées, des enfants grimpent sur des tas de gravats et de métal, où l’on distingue les carcasses broyées de voitures familiales.

Quand les façades des constructions encore reconnaissables ne sont pas noircies par des traces d’incendie, les béances laissées par le passage des projectiles livrent aux regards l’intimité abandonnée d’une cuisine, d’une salle de bains ou d’une chambre. Accroché à un clou, au mur d’une pièce éventrée, le portrait d’un patriarche, l’air sévère, est encore en place. Parmi les décombres d’un rez-de-chaussée effondré se perdent les restes d’un luth brisé.

Photo: Ilyas Akengin Agence France-Presse Les rues de Cizre sont méconnaissables.

Véritable souricière

Cizre comptait 130 000 habitants en décembre 2015. Déclenché le lundi 14 décembre, le couvre-feu permanent imposé sur la ville et les opérations militaires dirigées par les forces armées turques contre les positions du PKK ont chassé la majorité de la population. Aucun bilan humain fiable des combats qui se sont déroulés ici à huis clos, deux mois durant, n’est disponible. La volonté, côté kurde, de maintenir le flou entre pertes civiles et combattantes complique encore leur évaluation, mais le nombre de celles-ci s’élèverait au moins à plusieurs centaines de morts. L’état de destruction de certains quartiers atteste par ailleurs de la violence des affrontements.

« Personne ne comprend ce que le PKK a voulu faire à Cizre », indique d’un air accablé Youssouf (nom modifié), depuis le salon calciné de la maison d’un proche, qu’un obus de char a traversé de part en part. « Dès qu’ils ont commencé à se retrancher dans les quartiers, on savait bien que ça finirait mal, mais on ne pouvait rien leur dire. » Encadrée par des combattants aguerris, mais reposant sur de jeunes recrues inexpérimentées, dans une ville entourée de collines constituant autant de postes de tir pour ses adversaires, l’insurrection menée par la rébellion kurde à Cizre apparaît comme un non-sens stratégique. De l’aveu de tous, la ville s’est transformée en une souricière, où la plupart des combattants présents ont été décimés.

Symbole de la nouvelle doctrine insurrectionnelle expérimentée par le PKK depuis l’été dans plusieurs villes du Sud-Est à majorité kurde de la Turquie, Cizre est tombée. Les drapeaux turcs, accrochés aux carcasses des immeubles les plus élevés et les slogans peints à la bombe sur les murs encore debout disent la volonté des vainqueurs de punir la ville rebelle et ses habitants. « Vous voyez la puissance du Turc », hurle en lettres capitales rouges un graffiti qui s’étale sur le rideau de fer d’une boutique abandonnée, tandis qu’ailleurs on peut lire : « Quel bonheur de se dire turc », ou encore, face aux maisons rasées : « Quel beau nettoyage… », puis, plus loin : « Défense turque islamique ».

Mêlant par endroits de violentes obscénités à un choix limité de devises islamistes et nationalistes, ces écrits sont souvent signés PÖH ou JÖH, les sigles qui désignent les unités spéciales de la police et de la gendarmerie turques. Leurs membres, qui se sont rendus maîtres de la ville, en longent constamment les ruines à bord d’imposants véhicules blindés. « Nous vivons maintenant comme un pays étranger sous occupation turque. Il n’y a pas de solution pacifique en vue », regrette Kadir Kunur, le maire de la ville, affilié à l’émanation légale du mouvement kurde. Depuis le bâtiment de la municipalité de Cizre, récemment rouvert, il déclare n’avoir plus aucune relation avec les représentants de l’État dans la ville.

Pour un cadre du PKK rencontré sous couvert de l’anonymat, l’anéantissement de quartiers entiers de Cizre et l’exode de sa population n’a cependant rien d’une défaite. « La destruction de la ville, la brutalité de l’État turc va créer un nouvel esprit de résistance. Ceux dont les proches sont morts en martyrs ici vont être incités à prendre les armes, et le combat va se poursuivre. […] Nous ne remettrons pas en question notre stratégie après Cizre, d’autres villes suivront. »

Incompréhension des habitants

Le dimanche 13 mars, les forces turques annonçaient le début du siège des villes kurdes de Nusaybin, Yüksekova et Sirnak, partiellement contrôlées par le PKK. Le soir même à Ankara, à deux pas de l’endroit où, le mercredi 17 février, un attentat-suicide, revendiqué par une organisation armée kurde radicale comme la revanche des habitants de Cizre, prenait pour cible un convoi du ministère de la Défense, une nouvelle attaque à la voiture piégée faisait trente-sept morts, suivie immédiatement par d’intenses bombardements aériens turcs sur les bases du PKK en Irak.

Malgré l’incompréhension des habitants vis-à-vis de la stratégie urbaine du PKK, qui ne s’est jusqu’à présent traduite par aucun gain significatif, l’étendue des destructions et la volonté du mouvement kurde de relayer l’idée d’un massacre dans des caves où les derniers survivants civils et combattants du quartier de Cudi auraient été brûlés vifs contribuent à faire monter la colère. L’un des sous-sols, auquel on peut accéder par une cavité semblable à un trou d’obus, est devenu un lieu de pèlerinage et de mémoire. Dans la pénombre, troublée par les lueurs des téléphones portables, l’odeur distincte des cadavres brûlés emplit un air lourd, chargé de poussière.

Sur le sol, parmi les débris couverts de cendres, des empreintes noires et suintantes sont visibles. Elles exhalent la mort et ont la forme oblongue de silhouettes humaines. Ceux qui, nombreux, se succèdent en silence dans cette cave effondrée viennent y voir la chair des martyrs. Pour eux, comme pour le mouvement kurde, la nature des faits qui se sont déroulés à Cizre et dans cette cave n’importe plus. Il n’y aura pas d’enquête et, en pays kurde comme à Ankara, seuls les récits comptent désormais. Celui qui se construit ici est l’histoire d’un massacre, dont on réclame déjà vengeance.

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