Vents contraires aux États-Unis

Début février, après sept ans de négociations, les leaders de 12 pays — dont le Canada — ont apposé leur signature au bas de l’accord de Partenariat transpacifique (PTP). En englobant 40 % de l’économie mondiale, le PTP deviendrait la plus vaste zone de libre-échange au monde. Les partenaires ont deux ans pour le ratifier. Et ce n’est pas gagné. Les États-Unis, acteur central de l’accord, affrontent de forts vents de face sur leur propre territoire. Explications de Julien Tourreille, directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis à l’UQAM.

On observe une hostilité croissante au Congrès américain envers le PTP. Est-ce le principal obstacle au projet de libre-échange ?

Il n’est pas exclu que d’autres signataires du PTP éprouvent des difficultés à le ratifier, mais il ne fait aucun doute que le processus aux États-Unis sera particulièrement suivi et qu’il aura des répercussions majeures sur le devenir du traité. Le processus de ratification américain exige que le traité soit approuvé par le Congrès. En vertu du Trade Promotion Authority que celui-ci a accordé à la présidence en juin 2015 pour une période de six ans, le Congrès dispose de 90 jours pour examiner le traité. Il doit ensuite se prononcer à une majorité simple sur l’ensemble du texte, sans possibilité d’apporter des amendements. Une telle procédure — et c’est ce que doit espérer l’administration Obama — devrait normalement permettre une ratification relativement aisée.

Or, il apparaît que les membres du Congrès sont très divisés. Et pas uniquement entre républicains et démocrates, mais au sein même de chaque parti. Le président Obama n’est donc pas assuré d’obtenir une majorité : d’abord parce que les républicains ne sont pas enclins à lui faire de cadeaux, comme on le voit depuis qu’ils contrôlent au moins une partie du pouvoir législatif depuis 2010 ; d’autre part, ses alliés démocrates au Congrès n’apparaissent pas non plus comme des partisans enthousiastes du PTP. L’humeur des représentants au Congrès est ainsi un obstacle sérieux à la ratification.

Il faut ajouter que le contexte électoral n’est pas propice tant les principaux candidats — Donald Trump et Hillary Clinton — ont signifié leur opposition.

Le « Grand Old Party » a longtemps été le parti du libre-échange, et Hillary Clinton avait défendu le PTP en tant que secrétaire d’État. Pourquoi cette soudaine montée d’opposition ?

Cela traduit le scepticisme de la population américaine vis-à-vis des accords commerciaux et du libre-échange en général. Une étude publiée par le Pew Research Center en septembre 2014 relève que si près de 7 Américains sur 10 ont une opinion positive du libre-échange, ils sont respectivement 50 % et 45 % à estimer que les accords commerciaux détruisent des emplois et exercent une pression à la baisse sur les salaires aux États-Unis.

Deux autres facteurs expliquent cette opposition généralisée. Premièrement, il existe un profond débat entre économistes sur les mérites des accords commerciaux : certains les considèrent comme des vecteurs de la désindustrialisation des États-Unis et de l’accroissement des inégalités de revenus, d’autres soutiennent qu’ils favorisent la création d’emplois en facilitant l’accès à de nouveaux marchés pour les entreprises américaines. Deuxièmement, si les syndicats, par ailleurs proches du Parti démocrate, sont traditionnellement plutôt opposés à ces accords commerciaux — qu’ils voient comme néfastes pour l’emploi et l’environnement —, on constate dans le cas du PTP que les milieux d’affaires ne sont pas non plus unanimement emballés. L’industrie pharmaceutique, par exemple, dénonce une durée trop courte de protection de ses brevets.

Un traité de libre-échange, c’est un enjeu essentiellement économique. Mais y a-t-il une dimension diplomatique et stratégique au PTP ?

Le président Obama a régulièrement présenté le libre-échange et les accords commerciaux comme des vecteurs de création d’emplois aux États-Unis. Mais il y a clairement une dimension politique et stratégique au PTP qui le rend si important aux yeux de cette administration.

Ce traité matérialise le pilier économique de la stratégie de « rééquilibrage » vers l’Asie, le fameux « pivot » qui avait été annoncé en novembre 2010. Les piliers militaire et diplomatique ont plutôt bien progressé, notamment en ce qui touche le rapprochement avec le Vietnam, l’entente avec les Philippines pour y déployer des moyens et personnels militaires, ou encore l’habileté de l’administration Obama — et de Mme Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État — à faire de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est un forum un peu plus apte à gérer les différends régionaux. En ajoutant la dimension économique, l’administration Obama démontre non seulement que l’engagement américain en Asie-Pacifique est durable, mais que les pays de la région ont tout intérêt à se placer dans le giron américain et à ne pas se laisser attirer par les lumières scintillantes de la puissance chinoise. Voilà pourquoi les États-Unis sont prêts à signer des accords commerciaux dans lesquels ils ne sont pas nécessairement les principaux gagnants sur le plan économique.

1 commentaire
  • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 1 mars 2016 19 h 19

    Ma foi! Fort heureusement qu'il y a les États-Uniens pour se sacrifier en vue du bien-être général des habitants de la terre. "Voilà pourquoi les États-Unis sont prêts à signer des accords commerciaux dans lesquels ils ne sont pas nécessairement les principaux gagnants sur le plan économique." Bravo! Afin, bien entendu, de contrer les méchants Chinois (après avoir échoué dans leur croisade contre les méchants russes).

    Passons donc 1 minute pour réfléchir aux 5 derniers pays auxquels ils se sont intéressés, et l'état dans lequel ils sont aujourd'hui (sans pour autant qu'on en parle). Étonnant que l'on puisse, sans gêne, continuer de les encenser sans passer pour un humoriste...

    Je me souviens encore d'une poignée d'intellectuels, qui, à l'époque de l'incubation de l'Union Européenne expliquaient que ce n'était pas en vue de tenir tête à l'Amérique, mais plutôt en vue d'inféoder le vieux continent dans ses aspects politiques et économiques, après les avoirs soumis militairement par l'entremise de l'Otan. Ils furent vite écartés, et classés parmi les "conspirationnistes", anathème de disqualification médiatique nec plus ultra. Le PTP semble aujourd'hui confirmer leurs analyses, qui datent aujourd'hui de plus ou moins 10 ans.