États-Unis - Qui est John Kerry ?

Le vent dans les voiles, le sénateur du Massachusetts John Kerry est redevenu soudain le favori dans la course à l'investiture présidentielle démocrate après ses victoires décisives aux caucus de l'Iowa et à la primaire du New Hampshire. Sa candidature subit un test crucial mardi prochain, à l'occasion des scrutins qui ont lieu dans sept États.

Sous Richard Nixon, la Maison-Blanche se méfiait copieusement de ce blanc-bec élevé dans la ouate patricienne, vétéran très décoré du Vietnam viré en quelques mois féroce militant antiguerre. «Détruisez ce jeune démagogue avant qu'il ne devienne un autre Ralph Nader», écrivait en 1971 le conseiller spécial du président, Charles Colson, dans une note dont faisait état en décembre dernier le Boston Globe dans une série de grands reportages biographiques sur John Forbes Kerry.

Les qualificatifs méchants ne manquent pas pour le décrire: froid, pompeux, condescendant, ambitieux, poseur, assoiffé d'attention médiatique... À l'école, excellant au hockey, il se rendait impopulaire en ne passant jamais la rondelle. Plus tard, Doonesbury raillerait dans ses dessins la tendance lourde à l'autopromotion du jeune homme devenu subitement le visage le plus connu du mouvement antiguerre à titre de porte-parole des Vietnam Veterans Against the War. Plus tard encore, doté des mêmes initiales que l'ex-président John Fitzgerald Kennedy, qu'il idolâtre jusqu'à l'imitation, son entourage au Congrès ferait circuler la blague: «JFK: Just For Kerry».

En même temps, ses qualités font consensus parmi tous ceux qui le connaissent, des soldats qu'il commanda comme capitaine de vedette dans le delta du Mékong de 1967 à 1969 aux politiciens qui le côtoient depuis vingt ans: des qualités d'audace et de pugnacité qui font de lui, depuis toujours, un débatteur exceptionnel.

Nous sommes en avril 1971 et le mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam déstabilise l'administration Nixon — qui annoncera le désengagement des États-Unis en janvier 1973.

Bien mis et cultivé (il parle couramment le français), Kerry est d'autant plus redouté qu'il n'a pas la tête de l'antiguerre facile à marginaliser. Bien branché, Kerry parvient à réunir 800 vétérans antiguerre à Washington, le 21 avril, après avoir obtenu qu'une vingtaine d'hommes d'affaires new-yorkais opposés à la guerre, dont Edgar M. Bronfman senior, l'aident à financer l'opération. Le lendemain, il témoigne devant le comité des Affaires étrangères du Sénat et déclare dans son discours le plus fameux: «Comment demandez-vous à un homme d'être le dernier à mourir au Vietnam? Comment demandez-vous à un homme d'être le dernier à mourir pour une erreur?» Non sans susciter la controverse en ses propres rangs pour avoir affirmé que les soldats américains s'étaient rendus coupables de crimes de guerre «en commettant des viols, en coupant des oreilles et des têtes, [...] en tuant des civils au hasard». Le 23, il participe à une manifestation hautement médiatisée devant le Capitole, où des centaines de vétérans vont jeter aux poubelles leurs rubans et leurs médailles de guerre. Le 24, une manifestation de masse réunit 250 000 personnes à Washington. En moins d'une semaine, John Kerry devient une célébrité.

Le Vietnam, qui l'a marqué au fer rouge, forgera sa personnalité politique. L'homme aujourd'hui âgé de 60 ans a toujours été féru de questions internationales, sous l'influence de son père qui fut haut fonctionnaire au département d'État. C'est ainsi que, vingt ans plus tard, sous Bill Clinton, ses efforts combinés à ceux du sénateur républicain John McCain ont mené en 1995 à la normalisation des relations des États-Unis avec le Vietnam.

John Kerry aura pourtant du mal à se faire élire. En 1972 et en 1974, il tente sans succès d'être élu au Congrès du Massachusetts et se réfugie dans la profession de procureur. Il sera brièvement lieutenant-gouverneur sous le gouverneur Mike Dukakis, sévèrement battu à la présidentielle par George Bush père en 1988.

Élu pour la première fois au Sénat américain en 1984, à l'âge de 42 ans, Kerry assied rapidement sa réputation de bagarreur en se lançant dans une enquête ad hoc qui fera éventuellement éclater le scandale Iran-contras sur l'aide illégale fournie aux rebelles qui se battaient contre le régime sandiniste au Nicaragua. Voici un jeune démocrate catholique du petit Massachusetts, pro-choix en matière d'avortement, qui s'attaquait à un Ronald Reagan au comble de sa popularité. «Par nature, il est un enquêteur plutôt qu'un législateur», a dit de lui dans le Boston Globe le sénateur Ted Kennedy, qui a donné son appui à Kerry dans la course présidentielle et avec lequel il a mené bataille sur plusieurs fronts au Sénat.

Il est pugnace, mais il n'est pas à l'abri des ambivalences. Dans la première guerre du Golfe, il a voté contre la résolution du Congrès autorisant l'usage de la force, pour ensuite soutenir la campagne militaire alors que les forces de la coalition s'acheminaient vers la victoire au début de 1991. Il se voit de nouveau, 13 ans plus tard, forcé de défendre une position délicate, critiquant la politique irakienne du président George W. Bush après avoir voté en 2002 en faveur du recours à la guerre préventive en Irak.

Il y a à peine plus d'un an, les experts l'avaient sacré démocrate le plus présidentiable pour des raisons dont la moindre n'est pas les ressources financières dont il dispose en partie grâce à la fortune de 550 millions de dollars américains de sa femme, Teresa Heinz, héritière de l'empire du ketchup. N'empêche, sa campagne à la présidence était pour ainsi dire moribonde l'automne dernier. D'abord face à la poussée de l'ex-gouverneur du Vermont, Howard Dean, parvenu à canaliser le sentiment anti-Bush. Ensuite parce qu'un cancer de la prostate l'a obligé à suspendre ses activités l'été dernier.

Redevenant favori, John Kerry s'entoure publiquement depuis quelques semaines de... vétérans du Vietnam et fait des efforts pour paraître moins distant. L'histoire lui présente un défi au moment où la grande question aux États-Unis est de savoir si un démocrate qui n'est pas du Sud a des chances d'être élu président: le dernier à avoir réussi l'exploit fut John F. Kennedy, sénateur du Massachusetts, en 1960.