De Schengen à Cologne

La question des migrants provoque une remise en question des grands principes qui ont mené à une Europe comme nous la connaissons aujourd’hui.
Photo: Kay Nietfeld Agence France-Presse La question des migrants provoque une remise en question des grands principes qui ont mené à une Europe comme nous la connaissons aujourd’hui.

Il n’y a que deux heures et demie de route entre Schengen et Cologne. Mais il se pourrait bien qu’entre ces deux villes, une certaine idée de l’Union européenne ait vécu. Si, depuis 1995, à cause des accords du même nom, la petite ville luxembourgeoise de Schengen symbolise la libre circulation entre les membres de l’Union européenne, la ville de Cologne semble au contraire en train de devenir le symbole de toutes les fractures européennes.

Depuis que, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, se sont produites sur la place de la Gare à Cologne des centaines d’agressions sexuelles apparemment commises par des immigrants maghrébins ou du Proche-Orient, rien ne semble plus pareil. Même un ancien député centriste aussi proeuropéen que Jean-Louis Bourlange n’hésite pas à parler de « choc des civilisations ». Depuis ces événements qui continuent de déchirer l’Allemagne, l’isolement de la chancelière Angela Merkel est monté d’un cran alors que même ses alliés n’hésitent plus à bousculer ce grand symbole européen qu’est la libre circulation.

Cette semaine, 44 députés de la CDU, le parti d’Angela Merkel, lui ont ouvertement adressé une lettre lui demandant de changer de politique à l’égard des demandeurs d’asile. « Nous faisons face à des demandes excessives pour notre pays. Nous pensons qu’il est urgent de changer d’attitude à l’égard des flux migratoires actuels et de revenir au strict respect des lois existantes », écrivent les dissidents. En l’absence (remarquée) d’Angela Merkel à Davos, le président de la République fédérale, Joachim Gauck, est allé dire au monde des affaires que l’Allemagne ne pouvait pas « accueillir tout le monde ». Une allusion à peine voilée à la politique de la porte ouverte de la chancelière et une ingérence dans la politique du gouvernement plutôt exceptionnelle de la part d’un président allemand.

Schengen en pièces

Le respect des accords de Schengen et la fermeture des frontières (déjà effective dans les pays du nord de l’Europe et en France) sont au coeur du débat. Selon le ministre des Transports, Alexander Dobrindt, devant la perspective affolante de devoir accueillir en 2016, comme en 2015, un autre million de migrants, l’Allemagne doit sérieusement songer à un « plan B ». « Nous devons nous préparer à ce que nous n’échappions pas à la fermeture des frontières », a-t-il déclaré au Münchner Merkur.

Le temps presse pour Angela Merkel qui s’est engagée à réduire l’afflux de réfugiés sans pour autant fermer les frontières. Malgré un accord avec la Turquie (à qui l’Union européenne s’est engagée à verser 3 milliards d’euros), de 2000 à 3000 migrants arrivent encore quotidiennement en Grèce via la Turquie. L’appel d’air créé par la chancelière en septembre ne diminue donc pas. Ainsi, de juin à décembre, le nombre des demandeurs d’asile algériens est passé de 847 à 2296. Celui des demandeurs d’asile marocains, de 368 à 2896.

On s’attend malheureusement à ce que ce rythme s’accélère dès que le printemps sera revenu. Même les sociaux-démocrates (SPD) réclament désormais une réduction rapide du nombre de réfugiés. Dès le 13 mars prochain, trois scrutins régionaux pourraient ainsi sanctionner la chancelière. Des scrutins où le parti anti-immigration, Alternativ für Deutschland (AFD), risque de recueillir plus de 10 % des voix si l’on se fie aux sondages actuels.

L’Autriche « lâche » l’Allemagne

Déjà, l’Allemagne n’hésite pas à faire quelques entorses à la libre circulation. Depuis la fermeture des frontières de la Suède et du Danemark, les gardes-frontières bloquent chaque jour environ 200 migrants venus d’Autriche et qui déclarent vouloir se rendre dans les pays de l’Europe du Nord.

Après la Suède et de Danemark, l’Autriche s’apprête, elle aussi, à lâcher l’Allemagne et à plafonner les entrées de demandeurs d’asile. En proportion, ce petit pays de 8,5 millions d’habitants a accueilli presque autant de migrants (90 000) que son puissant voisin. « Nous ne pouvons pas accueillir tous les demandeurs d’asile », dit le chancelier autrichien, Werner Faymann, qui veut réduire dès cette année les entrées de 60 %.

« Le temps presse : si après le mois de mai, l’Allemagne enfreint les règles du code de Schengen, celui-ci s’écroulera. Et si Schengen s’écroule, l’Europe explosera », a confié au quotidien Le Monde un haut responsable de l’Union européenne. Alors que l’Allemagne tente de ressusciter les malheureux quotas européens qui permettraient de répartir l’effort, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a publiquement demandé à la chancelière d’oublier cette idée et de revenir sur sa promesse de ne pas refouler de réfugiés syriens. « Cette vague de migration est trop forte pour ne pas être stoppée », a-t-il déclaré au quotidien Le Figaro. Quant aux quotas, poursuit-il, « il n’existe pas de majorité dans l’Union européenne pour un tel système. Cette fois, l’Europe centrale n’est pas le seul problème. Même la Suède, pourtant généreuse, juge la situation intenable. […] Le débat a changé : il a gagné le grand public et échappe aux politiques. Écoutez ce que dit la rue ! »

 

Merkel isolée

Sur la question des migrants, l’Allemagne est aujourd’hui en minorité dans l’Union européenne. À Bruxelles, on n’hésite plus à évoquer un « après-Schengen ». Aux prises avec l’afflux de migrants, le gouvernement néerlandais avait d’ailleurs dit réfléchir à l’idée de créer un « mini-Schengen » regroupant l’Allemagne, la Belgique, la Suède, l’Autriche et le Luxembourg… mais pas la France ! « C’est là où nous en sommes actuellement en Europe, je suis désolé de le dire », a déclaré au journal Les Échos le ministre néerlandais des Finances, Jeroen Dijsselbloem. La proposition a vivement fait réagir les pays d’Europe centrale, qui, pour des raisons historiques et culturelles, sont les plus réticents à accueillir des migrants. Quant au président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, il a prévenu qu’une « monnaie unique n’avait pas de sens si Schengen s’effondre ».

Vraie mise en garde ou simple esbroufe ? Chose certaine, après la crise de l’euro et aujourd’hui celle des migrants, l’Allemagne est chaque fois plus isolée en Europe. Non seulement a-t-elle perdu ses anciens alliés chrétiens-démocrates qui détenaient le pouvoir dans plusieurs pays, mais même le couple franco-allemand est au point mort. Malgré les sourires et les sommets bilatéraux, à Berlin, le président François Hollande est considéré comme un président en sursis jusqu’en 2017. Pendant ce temps, Bruxelles sermonne la Hongrie qui prend des libertés dangereuses avec la liberté de presse. Quant au premier ministre britannique, David Cameron, il s’apprête à mettre ses revendications sur la table pour ne pas céder au « Brexit » qui séduit près de la moitié de ses compatriotes.

Après la crise de l’euro et celle des migrants, sans oublier l’incapacité de l’Europe à empêcher les terroristes de franchir ses frontières, de plus en plus d’Européens se demandent si l’Union européenne fait partie du problème ou de la solution. Le président de la République fédérale allemande, Joachim Gauck, ne se trompait pas en affirmant à Davos que « jamais, depuis sa fondation, l’Union européenne n’avait été autant mise en difficulté ».

Jamais, depuis sa fondation, l’Union européenne n’avait été autant mise en difficulté

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 23 janvier 2016 14 h 28

    Le fédéralisme

    Mais qui donc a dit que le fédéralisme était un mode de gouvernance facile et agréable?