Un terreau peu fertile pour les djihadistes

Le groupe armé EI n’a pas de présence en Asie centrale, mais a tout de même su attirer des Centre-Asiatiques sur le territoire qu’il contrôle en Irak et en Syrie.
Photo: Haidar Hamdani Agence France-Presse Le groupe armé EI n’a pas de présence en Asie centrale, mais a tout de même su attirer des Centre-Asiatiques sur le territoire qu’il contrôle en Irak et en Syrie.

Peuplée à majorité par des musulmans, la vaste région couverte par les pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan) est située à la croisée de certains foyers djihadistes où le groupe État islamique (EI) est très présent : Irak, Syrie et, plus proche encore, Afghanistan. Les djihadistes y sont-ils actifs ? Est-ce un vivier ou une base arrière pour le groupe EI ? Éclairage d’Hélène Thibault, spécialiste de l’Asie centrale et chercheuse postdoctorale au CERIUM.

Malgré une importante population musulmane et la proximité des foyers djihadistes, on entend bien peu parler de l’Asie centrale lorsqu’il est question du groupe EI. Pourquoi ? Qu’en est-il au juste ?

Même s’ils sont musulmans à près de 95 % (sauf le Kazakhstan, où environ 30 % de la population est russe et surtout chrétienne), les pays d’Asie centrale ont été coupés du monde musulman pendant les quelque 70 ans qu’a duré l’ère soviétique. Les liens qu’ils entretiennent aujourd’hui avec le monde musulman sont donc négligeables. Le legs soviétique fait que ces sociétés sont fortement sécularisées, et les idées islamistes radicales y exercent très peu d’attrait, malgré un certain regain de l’islam depuis l’indépendance au début des années 1990. C’est notamment la raison pour laquelle une « contagion afghane » vers l’Asie centrale voisine est peu probable.

Le groupe EI n’a pas de présence en Asie centrale, mais a tout de même su attirer des Centre-Asiatiques sur le territoire qu’il contrôle en Irak et en Syrie. Le cas le plus notoire est sans doute la défection de Gulmorod Halimov, ancien chef des forces d’élite du Tadjikistan formé notamment par les Américains et les Russes. Disparu en mai 2015, il a refait surface en Syrie par la voie d’une vidéo en menaçant de porter le djihad au Tadjikistan, en Russie et aux États-Unis.

Mais de tels cas sont relativement peu nombreux. À titre comparatif, on compte environ 200 combattants kirghizes au sein du groupe EI alors que la Belgique en a fourni environ 500. Les Centre-Asiatiques qui adhèrent à leur cause sont davantage des loups solitaires radicalisés, mais aussi des travailleurs migrants en Russie recrutés par des réseaux qui misent sur leur aliénation sociale et économique. Le groupe EI a même lancé une chaîne Web entièrement en russe, Furat, pour joindre l’auditoire russophone.

Comment les gouvernements d’Asie centrale réagissent-ils à la menace djihadiste ?

La menace posée par l’islam radical a été brandie ad nauseam par ces gouvernements pour justifier entre autres des mesures autoritaires. Les États encadrent de façon rigide la pratique de l’islam et interdisent la mobilisation politique sur une base religieuse. Au Tadjikistan, l’interdiction récente et la persécution des membres du Parti de la renaissance islamique, qui défend un islam modéré, en sont un exemple. D’autres pratiques restrictives comme l’interdiction de porter le hidjab dans certains lieux publics, la mainmise des autorités sur les discours du clergé et l’emprisonnement de représentants de courants fondamentalistes non violents en viennent à alimenter une certaine frustration dans la population, dont les libertés politiques et religieuses sont quotidiennement brimées.

L’Asie centrale est à la croisée des puissances russe et chinoise, qui redoutent le djihadisme. Les États-Unis y ont aussi été présents. Comment les grandes puissances se positionnent-elles aujourd’hui dans cette région ?

À travers les âges, l’Asie centrale a souvent été considérée comme une région stratégique, en raison justement de sa situation géopolitique, à la croisée des grands empires. Les États-Unis, qui coopéraient de façon plus ou moins étroite avec certains pays de la région au plus fort de l’intervention en Afghanistan il y a quelques années, n’y ont plus aucune présence militaire. Ils ont désormais cédé la place à la Russie et à la Chine, au sein notamment de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui s’intéresse particulièrement aux problèmes de terrorisme, ainsi que de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) réunissant la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Biélorussie, l’Arménie et le Tadjikistan. À l’occasion de son dernier sommet en mai 2015, l’OTSC a mené des exercices militaires au Tadjikistan impliquant 2500 soldats et ayant pour scénario le confinement d’un conflit armé international en Asie centrale.

Pour ces organisations, la contagion djihadiste qui viendrait de l’Afghanistan voisin et la lutte contre le groupe EI constituent les principales menaces, même si cette dernière en sol Centre-Asiatique est peu probable. Reste que la campagne de recrutement active de l’organisation EI dans le monde postsoviétique, incarnée par la défection surprenante de cet ancien chef des forces d’élite du Tadjikistan Gulmorod Halimov, ainsi que la montée des Talibans en Afghanistan inquiètent les pays de la région comme les grandes puissances.



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