L’échec du groupe État islamique

Paris est encore sous le choc après les attentats d’il y a huit jours.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Paris est encore sous le choc après les attentats d’il y a huit jours.

Les Syriens qui fuient en masse leur pays pour trouver refuge à l’étranger donnent des maux de tête aux pays hôtes. Surtout en Europe, où l’intensité du flux migratoire a suscité une crise qui ébranle l’espace Schengen. Mais pour le groupe État islamique, il s’agit aussi d’une crise. C’est un échec pour le soi-disant « califat », censé être un refuge pour les « frères et soeurs musulmans ». Au point où les djihadistes ont déployé en grande il y a quelques mois leur machine de propagande afin de les dissuader de rejoindre la terre des infidèles et de les ramener au bercail.

La crise migratoire « est un rude coup » pour le groupe EI, affirme sans ambages Patrick Skinner, de la boîte de consultants en sécurité Soufan Group. « Ils ont réagi avec rage à la vue de ces Syriens préférant risquer de se noyer en Méditerranée pour se rendre en Europe, au coeur du “ Mal ”, plutôt que faire une vingtaine de kilomètres pour aller sur les terres de leur soi-disant califat. Ça les fait paniquer ! »

Contrairement à la plupart des groupes terroristes, le groupe EI contrôle depuis maintenant plus d’un an de vastes territoires en Syrie et en Irak.

Loin de rester muets et inactifs, les djihadistes ont d’abord répliqué autour de septembre en mettant en ligne 10 messages vidéo s’adressant directement aux réfugiés, tantôt en les implorant de rebrousser chemin, tantôt en les menaçant ou en les dénonçant comme des traîtres, précise M. Skinner, qui a traduit et analysé le contenu de ces messages. « Leurs messages sont très, très intenses. Ils sont presque incandescents de rage », insiste-t-il.

Chez les infidèles

Certaines vidéos vantent ainsi les bons côtés de la vie à Raqqa, la « capitale » de l’organisation djihadiste en Syrie. L’une d’elles met en scène un religieux musulman montrant les joies de la vie quotidienne. « C’est la carotte pour attirer les réfugiés chez eux », indique M. Skinner. Alors que d’autres messages, versant dans les remontrances, citent des passages du Coran en vertu desquels quitter les terres de l’Islam relèverait de la traîtrise. D’autres encore les menacent de mort ou les avertissent des affres qui les attendent chez les infidèles, en Europe, où ils seront persécutés. L’une de ces vidéos utilise notamment l’image de la dépouille échouée du petit Aylan Kurdi qui a fait le tour du monde début septembre afin de démontrer le caractère périlleux du périple et l’indifférence des Européens au sort des réfugiés. « Le groupe [EI] récupérera tout incident de mauvais traitement ou de misère comme preuve que “ la maison des mécréants ” — ou l’Europe — est une prison », indique le rapport du Soufan Group sur le sujet.

Signe de l’importance que revêt la crise migratoire pour le groupe EI, « il est très inhabituel [pour cette organisation] de diffuser [autant de messages] en aussi peu de temps sur un seul sujet », a affirmé à la chaîne américaine NPR Aymenn Jawad al-Tamimi, du centre de recherche Middle East Forum.

Confusion

Mais en fin de compte, « ces vidéos reflètent la confusion qui règne au sein du groupe EI quant à la façon d’exploiter l’enjeu [des réfugiés] à son avantage ou, à tout le moins, de limiter les dommages que cela entraîne pour son image », conclut le rapport du Soufan Group. Et en voyant les Syriens continuer de fuir massivement leur pays, il est évident, selon Patrick Skinner, ancien spécialiste du contre-terrorisme à la CIA, que cette propagande est aussi un échec.

Or si les djihadistes ne peuvent empêcher les réfugiés de quitter leur pays, ils tenteront d’empêcher les pays étrangers de les accueillir, assure M. Skinner. « Ils veulent associer aussi étroitement que possible les réfugiés avec les terroristes », dit-il. Selon lui, il ne fait donc aucun doute que le groupe EI tire grand avantage du fait qu’on ait trouvé un passeport syrien, vraisemblablement faux, à proximité du corps de l’un des terroristes des attentats de Paris. Document qu’un réfugié aurait eu en sa possession lors de son enregistrement dans une île grecque début octobre avant de déposer une demande d’asile en Serbie, traçant ainsi un parcours qu’empruntent quotidiennement des centaines, voire des milliers de réfugiés. Un autre terroriste a été enregistré en Grèce au même moment, a confirmé vendredi la justice française.

Inquiétudes

« Dans cette crise migratoire en Europe, il y a des inquiétudes tout à fait légitimes en matière de sécurité, concède l’analyste. Les réfugiés qui arrivent sur le territoire européen sont à peine contrôlés, les vérifications sont très difficiles à faire. Mais ce que fait le groupe EI, c’est prendre cette graine d’inquiétude fondée pour faire pousser un arbre d’hystérie. Douze heures après les attentats, la Pologne a dit qu’elle revenait sur son engagement d’accueillir des réfugiés syriens. Et aux États-Unis, la moitié des États ont idiotement déclaré qu’ils refuseraient d’en accueillir. C’est exactement ce que souhaitent les djihadistes. »

Jeudi à Washington, la Chambre des représentants, dominée par les républicains, a également approuvé un projet de loi compliquant grandement la procédure d’admission des réfugiés. Le Sénat doit à son tour se prononcer, vraisemblablement en décembre. Le président, Barack Obama, a par contre déjà annoncé qu’il opposerait son veto si la Chambre haute devait l’adopter. « Je ne peux pas imaginer d’outil de recrutement plus puissant [pour le groupe EI] qu’une partie de la rhétorique qui émerge au cours de ce débat », avait-il d’ailleurs déclaré mercredi, en référence aux propos « hystériques » qu’inspirent les craintes sécuritaires.

Au Québec, un sondage publié vendredi dans La Presse indique que les citoyens se montrent moins ouverts que d’habitude à l’idée d’accueillir 25 000 réfugiés syriens d’ici la fin de l’année.

Alors, que devrait faire l’Europe, tout comme d’autres pays comme les États-Unis et le Canada ? « C’est un vrai dilemme », répond M. Skinner, en ajoutant que le groupe EI rend délibérément tout débat sobre impossible en nourrissant les positions extrêmes. « Politiquement, on voit bien qu’il est très difficile d’ouvrir grand les portes, surtout aux États-Unis, où il y a de sérieuses inquiétudes sécuritaires — la plupart exagérées, mais dont on doit tenir compte. Et en Europe, il y a une volonté d’aider ces réfugiés, mais on n’en veut pas davantage non plus, car les pays sont déjà débordés. […] Chose certaine, il faut catégoriquement éviter un retour de flamme contre les réfugiés, car cela ferait le jeu du groupe EI. Et cela ne peut que générer davantage d’extrémisme. »



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