Le «califat», l’argent et les réseaux occultes

L’organisation aurait déjà pris ses précautions en délocalisant, loin de ses zones syriennes et irakiennes, une partie de son argent.
Photo: Agence France-Presse L’organisation aurait déjà pris ses précautions en délocalisant, loin de ses zones syriennes et irakiennes, une partie de son argent.

Le groupe État islamique : un État ? Un territoire ? Un peu de tout cela, mais aussi « une économie de prédation sanguinaire ». C’est ainsi que le qualifie un chercheur irakien. Alors que le califat est soumis à d’intenses bombardements et que son territoire se réduit, les cadres du groupe, en montant des sociétés-écrans et des comptes dans les paradis fiscaux, préfigurent ce que pourrait être le groupe EI demain : un groupe terroriste supraterritorial, comme le fut al-Qaïda à ses débuts. Cette « mutation » passe par l’argent. Recettes, dépenses, excédent budgétaire : le groupe État islamique ne recrute pas que des combattants, mais aussi de l’intelligence financière.

Où est l’argent ?

Les cadres du groupe EI n’ont sans doute pas attendu la montée en puissance des frappes militaires de la semaine dernière pour avoir un coup d’avance. L’organisation terroriste la plus riche du monde — ses ressources étaient estimées à entre 2 et 3 milliards à son apogée, en février, selon le chercheur irakien Hisham al-Hashimi, spécialiste des groupes terroristes et de leur financement — aurait déjà pris ses précautions en délocalisant, loin de ses zones syriennes et irakiennes, une partie de son argent. Ce pactole est issu de son « excédent budgétaire », selon le mot de l’anthropologue Hosham Dawod du CNRS, spécialiste du pétrole irakien et de la question religieuse.

Alors que les frappes provoquent un tarissement mécanique de l’extraction de brut et la destruction de dizaines de camions-citernes qui servent d’entrepôts, les plus hauts cadres du groupe EI auraient utilisé les mêmes recettes que celles appliquées par l’entourage de Saddam Hussein au début des années 2000. « Daech [groupe EI] a réactivé les vieux réseaux liés au parti Baas, les mêmes qui avaient réussi à soustraire des dizaines de millions de dollars et à les transférer dans des comptes extraterritoriaux », souligne un expert irakien qui ne veut pas être cité.

Aux prises avec un blocus économique, Saddam Hussein avait trouvé un moyen imparable : la corruption de certains responsables turcs, par exemple, pour faire sortir du pétrole d’Irak. Ces derniers fermaient les yeux et captaient au passage un pourcentage conséquent. Sorties d’Irak, de belles sommes avaient permis d’acheter le silence d’avocats d’affaires, de banquiers et de hauts responsables des administrations turques, notamment.

Il s’agissait de mettre en place de complexes montages fabriqués à partir de labyrinthiques enchevêtrements de sociétés-écrans localisées dans des paradis fiscaux. But de la manoeuvre ? Thésauriser, loin d’Irak, des montagnes de billets verts.

Le groupe EI aurait reproduit cette mécanique. Car il voit son modèle économique autosuffisant mis à terre par les bombardements. Ce qui nécessite de transformer l’organisation en une nébuleuse. « Daech sait qu’il ne tiendra pas longtemps son territoire. Il paye à prix d’or des intelligences bancaires pour ouvrir des comptes, via des sociétés-écrans. Reproduisant en quelque sorte le modèle supranational d’al-Qaïda », constate Hosham Dawod. Il faut transférer de l’argent pour assurer aux « têtes pensantes » du groupe « un moyen de se mettre à l’abri, y compris les proches et familles, mais aussi pour permettre aux cellules de se projeter vers de nouvelles opérations terroristes », analyse Hosham Dawod.

La nébuleuse ne peut se passer de financements externes, et donc du système financier international. Ainsi, « le groupe EI a enrichi les bonnes personnes. Et pas seulement en Turquie », affirme, sous couvert d’anonymat, un observateur. De gros soupçons pèsent sur la porosité de l’infrastructure bancaire du Liban, de Chypre, de Malaisie, d’Indonésie ou encore de Turquie. A priori peu original, le schéma, qui revient à blanchir l’argent, reste difficilement détectable.

Comment le sortir ?

Cela commence par la création d’une société, en Syrie. Ou encore par la réactivation d’une société déjà existante (toujours syrienne), mais mise en sommeil depuis le début du conflit. « Il suffit ensuite aux cadres du groupe EI d’alimenter en argent comptant cette société qui peut être domiciliée aussi bien dans les zones d’influences de Daech que dans des zones gouvernementales syriennes ou encore kurdes », explique un expert.

Ensuite, reste à trouver le moyen de faire sortir l’argent de cette société pour le placer ailleurs : dans une banque étrangère. Le Liban voisin est toujours un havre de paix pour ces fonds. « Le Liban était, juste avant la guerre du Kippour, en 1973, la première place financière pour les transactions sur le pétrole. Et il ne faut pas oublier que ce pays ne cesse de faire des bras d’honneur à toutes les institutions internationales qui lui demandent plus de transparence sur son système financier et bancaire et d’appliquer des normes internationales », précise un haut fonctionnaire français.

Il est aisé d’ouvrir un compte au Liban, là où existe ce « savoir-faire » financier. Mais il faut franchir une autre étape : transférer les fonds ailleurs, histoire de brouiller leur traçabilité. « Des avocats peu scrupuleux entrent alors en scène pour monter une société à Chypre, par exemple, dont le capital sera détenu, en partie ou entièrement, par la société syrienne », explique un avocat parisien.

Cette filiation des deux sociétés (syrienne et chypriote) construit une nouvelle mécanique. La chypriote facture à la syrienne à prix d’or des services et études bidon pour que l’argent de l’une remonte à grands flux vers l’autre. « Une fois ce genre de montage réalisé, les propriétaires, qui sont toujours des prête-noms, signent un bout de papier et donnent tous pouvoirs à des avocats dans un pays européen, ou ailleurs, pour créer une nouvelle société qui fera, par exemple, de l’import-export de n’importe quoi. À son tour, cette société revendra des produits à l’autre, à des prix bien plus élevés que ceux du marché. Cette surfacturation permet de faire remonter encore plus d’argent vers des économies dites normales. À chaque nouvelle étape géographique, un nouveau compte bancaire est créé. À chaque étage, l’image quant à l’origine des fonds est un peu plus floue », poursuit l’avocat.

Qui ajoute : « Il suffit ensuite à des terroristes implantés à la City à Londres ou à Paris de posséder des cartes de crédit dont les comptes sont alimentés par ces sociétés pour que ces derniers retirent des sommes relativement modestes, mais suffisantes pour subvenir à leurs besoins. Mais ce qui compte le plus, c’est que les autorités chypriotes, malaisiennes ou encore turques ou libanaises ne soient pas trop regardantes quant à l’origine des fonds et aux identités des nouveaux clients. Le Liban applique un secret bancaire strict. »

Une telle complicité, notamment de la part de la Turquie, est pour le moins étonnante. Cette dernière n’a-t-elle pas été hôte du dernier G20 ? Certes, mais ce serait oublier qu’elle est mal notée par le GAFI, cette structure internationale censée élaborer des normes de lutte contre le financement du terrorisme. Pour un fonctionnaire français, l’annonce faite en Turquie lors du G20, le 16 novembre, prônant une meilleure coordination internationale pour traquer l’argent des groupes terroristes, n’est qu’une opération de « communication ».

D’où vient l’argent ?

Des taxes et impôts prélevés sur les populations captives. Difficile de faire une estimation des montants, même si certains chercheurs irakiens avancent le chiffre de 300 millions de dollars de taxes. Les zones sous contrôle du groupe EI sont « de véritables greniers à blé », y compris en Irak. Là encore, par nature, difficile d’avancer un chiffre, mais la contrebande de céréales rapporterait un peu plus de 200 millions de dollars. Le trafic d’antiquités ? 100 millions. Le kidnapping ? Une quarantaine de millions en 2014. Ces chiffres sont donnés par l’économiste Christian Chavagneux, rédacteur en chef à Alternatives économiques. À cela, il convient d’ajouter « les donateurs ». Selon une source jointe par Libération et qui tient à garder l’anonymat, les dons transitent par des ONG islamistes. Certains de ces donateurs sont issus de Turquie, d’Arabie saoudite et du Qatar.

Et le pétrole ? Le brut, dans les zones irakiennes et syriennes, a, selon les Américains, des réserves en sous-sol estimées à 2000 milliards de dollars (source Institut for the Study of War, ISW). Un montant faramineux que ne conteste pas Hosham Dawod, ajoutant toutefois avec prudence que les compagnies pétrolières « qui exploitaient ces gisements avant l’expansion de Daech ne mentionnent jamais le montant de leurs réserves ».

Jusqu’à ces dernières semaines, une partie du brut était extraite et acheminée via le Kurdistan irakien, puis la Turquie. À 20 % de la valeur marchande. Une partie du produit raffiné reprend alors le même chemin vers les zones contrôlées par le groupe EI, sachant que les intermédiaires doublent leur profit en facilitant le retour du « raffiné » vers le lieu d’extraction. « Les pays concernés ont un regard hémiplégique sur ce trafic. C’est ce que j’appelle le non-officiel admis », explique Hosham Dawod.

Quelles dépenses ?

Selon le chercheur irakien Hisham al-Hashimi, le budget de fonctionnement annuel du groupe EI (du 29 juin 2014 au 30 mars 2015), qui s’applique aussi bien aux zones irakiennes que syriennes sous son contrôle, s’élèverait à 1,2 milliard de dollars. D’autres organismes (comme ISW) avancent, eux, des chiffres concernant la rentrée d’argent annuelle qui avoisinerait les 3 milliards de dollars. Toujours selon le chercheur irakien, les dépenses s’articulent autour de trois pôles.

Le premier, dit zone verte ou zone soft, va de Mossoul, dans le nord de l’Irak, jusqu’à Raqqa, dans le nord de la Syrie. Cette zone verte serait administrée par des « civils religieux », loin des fronts. De 700 millions à 800 millions de dollars y seraient affectés. Pour Hisham al-Hashimi, « on peut presque parler de transferts sociaux à la population, sous forme d’allocations familiales ».

La seconde zone, dite zone orange, alimente le front et assure la logistique. Elle est gérée par un émir. Elle serait arrosée à hauteur de 100 millions de dollars. Enfin, il y a la zone rouge : le front, qui toucherait un peu plus de 200 millions. À l’apogée de l’expansion du groupe EI (vers février-avril 2015), le territoire contrôlé était comparable au Royaume-Uni. Certains chiffraient alors la population de cette zone à 7 millions ou 8 millions, d’autres à 10 millions.

Les données sont différentes depuis l’intensification des frappes, l’exode des populations et la perte de certaines villes. Les sommes évoquées ont donc substantiellement chuté, grâce aux frappes de la coalition internationale, à la contre-offensive irakienne (chiites et Kurdes appuyés par des tribus sunnites) et depuis l’intervention russe.

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