L’inaction turque

La journaliste turque Amberin Zaman était de passage à Montréal lundi pour participer à un colloque sur la liberté de la presse.
Photo: Roy Gutman / zumapress.com La journaliste turque Amberin Zaman était de passage à Montréal lundi pour participer à un colloque sur la liberté de la presse.

Journaliste dans un pays où il devient de plus en plus difficile de pratiquer ce métier, Amberin Zaman se désole de voir la Turquie rater, l’une après l’autre, les occasions de bien faire, notamment dans la lutte contre cette radicalisation dont on vient de voir les effets sanglants dans les rues de Paris.

« Jusqu’à présent, la Turquie n’a pas pris la menace du groupe État islamique au sérieux, dit-elle au cours d’un entretien avec Le Devoir. J’ai pu l’observer personnellement en tant que journaliste vivant dans ce pays et ayant reçu des menaces, y compris des menaces venant de sympathisants de ce groupe. Lorsque j’ai demandé de l’aide, on ne m’en a pas donné beaucoup. »

Le groupe armé État islamique (EI), qu’on appelle aussi Daech, a pourtant revendiqué en octobre un attentat ayant fait une centaine de victimes dans la principale gare d’Ankara. « Si les autorités avaient pris la menace au sérieux, cette attaque aurait pu être évitée, surtout quand on pense que le frère d’un des terroristes avait déjà commis un attentat », fait remarquer Amberin Zaman. Cette dernière était de passage à Montréal lundi pour participer à un colloque sur la liberté de la presse organisé par l’International Press Institute et l’Université Concordia.

« La Turquie avait l’occasion de jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre la radicalisation, ajoute-t-elle. Avec un gouvernement qui se dit islamique, elle aurait pu montrer au monde que des musulmans peuvent se gouverner démocratiquement et pacifiquement tout en demeurant des gens pieux. Le fait que ce gouvernement a laissé passer cette occasion constitue une grande tragédie », considère la journaliste, ajoutant : « Il est très doué pour mobiliser les masses. Pourquoi ne les mobilise-t-il pas pour manifester contre le groupe État islamique ? »

« Ce gouvernement », c’est celui du président et ancien premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et de son Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002. Mme Zaman leur reproche, entre autres, de traiter les Kurdes de Syrie comme des terroristes au lieu d’en faire des alliés dans la lutte contre le groupe EI, et d’avoir rompu les négociations de paix avec les Kurdes de Turquie, qu’ils avaient eux-mêmes lancées en 2013.

Radicalisation

La liste des critiques ne s’arrête pas là. La Turquie est devenue une plaque tournante pour les Européens et les autres Occidentaux radicalisés qui veulent se joindre au groupe EI, en plus de fermer les yeux sur la contrebande de pétrole qui sert à financer ce dernier. Le trafic a perdu en intensité à la suite de reportages embarrassants et de pressions américaines. « Au cours de reportages près de la frontière syrienne, j’ai vu des villages où des bidons d’essence s’alignaient à perte de vue », raconte Amberin Zaman, qui signe actuellement des articles dans Deken (un portail turc) et al-Monitor (un portail basé à Washington), après avoir été correspondante pour l’hebdomadaire britannique The Economist. La journaliste s’intéresse tout particulièrement aux dossiers kurdes et à celui de la réconciliation turco-arménienne.

Il est vrai qu’en Turquie, la presse n’a pas toujours eu la vie facile. Avant l’accession au pouvoir de l’AKP, les journalistes victimes de meurtres étaient surtout des Kurdes ou des gens considérés comme des « marginaux », et dont le reste de la profession ne se souciait guère. Pour avoir la paix, les membres du quatrième pouvoir devaient surtout éviter de parler du conflit avec les Kurdes ou de remettre en question la laïcité officielle et l’interdiction du hidjab dans les bureaux et les universités.

Aujourd’hui, c’est le pouvoir politique qui mène une lutte de tous les instants contre la presse. Avant les récentes élections qui ont redonné au parti d’Erdogan une très forte majorité, le gouvernement avait pris le contrôle d’un important groupe de presse appartenant à une confrérie musulmane qui lui avait pourtant été favorable pendant des années. Un grand conglomérat, Dogan, a par ailleurs été frappé d’énormes amendes, et forcé de congédier des journalistes qui critiquaient le gouvernement. Enfin, des médias ont été attaqués par des foules chauffées à bloc par des partisans d’Erdogan.

« La campagne électorale n’a certainement pas été juste », estime Amberin Zaman, qui décrit la mouvance de Recep Tayyip Erdogan comme étant « un groupe d’intérêt corrompu et avide de pouvoir » n’hésitant pas à se servir de la religion à ses propres fins.

« La grande question en Turquie est la suivante : comment défier l’AKP par des moyens démocratiques ? Jusqu’ici, nous n’avons vu aucun groupe le faire avec succès : l’opposition est ossifiée, inefficace et antidémocratique elle-même », poursuit-elle.

Mariée à un diplomate américain depuis 11 ans, Amberin Zaman n’a jamais demandé la citoyenneté aux États-Unis parce qu’elle ne veut pas qu’on croie qu’elle jouit d’un traitement de faveur. Elle prévoit retourner en Turquie en décembre. « Pour la première fois, je ne me sens pas en sécurité dans mon pays. Parce que le gouvernement agit avec une telle impunité, je ne serais pas surprise s’il inventait un prétexte pour me jeter en prison », craint-elle.

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