La métamorphose d’EI

La récente vague d’attentats dans le Sinaï en Égypte, à Beyrouth au Liban et à Paris force à revoir l’évalutation de la stratégie d’EI.
Photo: Associated Press La récente vague d’attentats dans le Sinaï en Égypte, à Beyrouth au Liban et à Paris force à revoir l’évalutation de la stratégie d’EI.

Avec les attentats de Paris, le groupe armé État islamique (EI) vient de gravir une marche de plus dans l’organisation de la terreur. Le fait d’être parvenu à coordonner en Occident des attaques aussi meurtrières à distance, comme les indices le laissent de plus en plus croire, signale que les djihadistes ont opéré un changement majeur de stratégie.

« C’est vraiment une évolution importante pour EI, affirme sans détour Djallil Lounnas, professeur de science politique à l’Université Al Akhawayn, au Maroc. Planifier et mener de telles attaques exige une organisation beaucoup plus grande et complexe que d’inciter des loups solitaires à commettre des attentats, ce qui avait été jusqu’ici sa principale stratégie en Occident. On assiste donc depuis quelque temps à un crescendo chez EI en matière de complexité technique et d’organisation. »

Les attentats de Paris s’inscrivent en effet dans une séquence très rapprochée d’actes similaires par leur envergure : l’abattage d’un avion commercial russe au-dessus du Sinaï début novembre et les attentats dans un bastion du Hezbollah à Beyrouth jeudi, la veille des attaques à Paris.

Les armes utilisées à Paris par les terroristes (grenades, kalachnikovs et ceintures d’explosifs) signalent à elles seules le niveau de sophistication atteint par EI, estime M. Lounnas. « Tout cela est difficile à obtenir ou à construire. Une kalachnikov, ce n’est pas un simple fusil de chasse. Et une ceinture d’explosifs, il faut savoir la construire, puis la porter. C’est très délicat. Ça nécessite du savoir-faire. »

L’enquête ne fait que commencer, mais les indices pointent déjà vers un niveau de coordination jamais vu de la part d’EI à l’extérieur de la Syrie et de l’Irak. Dimanche, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a affirmé que « les attentats abjects qui nous ont frappés vendredi ont été préparés à l’étranger et ont mobilisé une équipe d’acteurs situés sur le territoire belge et qui ont pu bénéficier, l’enquête le dira, de complicités en France ». Un membre de la commission du renseignement au Congrès américain a également affirmé que ces attentats ont « vraisemblablement » été préparés depuis la Syrie.

Du « califat » à Paris

Orchestrer — et non pas seulement inciter à commettre — des attentats à l’étranger est donc chose nouvelle pour EI. Lorsque ces djihadistes sont parvenus à l’été 2014 à prendre de façon spectaculaire le contrôle de vastes pans de territoire en Syrie et en Irak, leur objectif principal était de consolider leur emprise territoriale afin d’établir un « califat », tout en luttant contre leurs ennemis locaux.

Mais la récente vague d’attentats dans le Sinaï en Égypte, à Beyrouth au Liban et à Paris force à revoir l’évaluation de la stratégie d’EI.

« Avant ces attentats, EI se contentait d’inciter des personnes à l’étranger à mener des attaques. Et il essayait principalement d’attirer toutes les personnes jugées compétentes possibles vers la Syrie et l’Irak afin qu’elles participent à la construction de son “État” », affirmait samedi au média en ligne Vox William McCants, affilié au centre de recherche Brookings et auteur de The ISIS Apocalypse (St. Martin’s Press, 2015). « [Or les attaques de Paris] suggèrent que le groupe a changé d’objectif et est prêt à diriger plus de ressources vers des opérations à l’étranger. »

Il n’est pas impossible, ajoute M. McCants, que cette nouvelle approche soit déterminée en partie par les difficultés que rencontre EI en Irak et en Syrie. Il estime en effet que les djihadistes ont perdu environ 25 % du territoire qu’ils contrôlaient jusqu’à tout récemment. « Je crois qu’EI a fait le calcul qu’il ne peut plus poursuivre sa stratégie d’expansion en Syrie et en Irak sans changer le calcul des ennemis qui empêchent présentement son expansion », soit la France, les autres membres de la coalition militaire et la Russie.

Et maintenant, quelle réponse ?

Selon Djalill Lounnas, l’objectif des attentats de Paris serait justement de provoquer un repli de ces puissances. « En frappant les civils, le but est d’installer un climat de peur dans l’ensemble de la population et de susciter un débat public qui finirait par pencher vers l’abandon des opérations militaires, de peur de nouvelles représailles. »

Mais à court terme, il lui paraît évident que l’arrêt des opérations militaires n’est pas une option. « Si on fait marche arrière, ils ont gagné. »

Le groupe armé État islamique en cinq dates

2006 Le groupe est fondé et regroupe les membres d’al-Qaïda en Irak et d’autres bandes djihadistes.

2012 Il prend pied en Syrie.

Juin 2014 Il fait une percée spectaculaire en Irak, s’empare de Mossoul et proclame l’établissement d’un califat.

Août 2014 Les Américains engagent leurs forces aériennes en Irak pour lutter contre EI. La France, le Royaume-Uni, le Canada et d’autres pays d’Occident et du Moyen-Orient se joignent à l’effort militaire le mois suivant.

Novembre 2015 EI mène ses plus importantes opérations terroristes à l’extérieur de son territoire, soit en Égypte, au Liban et en France.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 novembre 2015 05 h 14

    Une marche qu'ils n'auraient pas dûs franchir

    Une marche qu'ils n'auraient pas dûs franchir, il est évident qu'a partir de maintenant le monde va se radicaliser, car ces actions sont percues, comme des meurtres inadmissibles, des dérapages d'ados en mal de sensations ou le suicide apparait comme une solution, pour beaucoup de gens ce sont des délires et des déviances inadmissibles et croient que les angoisses existentielles doivent etre dominées, que nous devons en aucun cas leur donner de la crédibilité, les tentations de croyances mortifères ont toujour existées mais ont toujours été repoussées par l'humanité, nous ne sommes quand même pas des rats pour vouloir nous noyer collectivement.

  • Marc Lacroix - Abonné 16 novembre 2015 08 h 16

    Incohérence flagrante !

    Les gouvernements occidentaux se sont montrés totalement incohérents dans leur façon d'agir au Moyen-Orient. Ils se font les alliés d'une dictature qui finance l'Ei et lui vend des armes:

    http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/451078/de

    Je parle ici de l'Arabie Saoudite, mais il n'y a pas que dans ce pays que les gouvernements de pays importants, pas seulement les Occidentaux, se mettent les pieds dans les plats:

    http://www.ledevoir.com/international/actualites-i

    L'Iran, la Syrie, l'Irak, l'Arabie saoudite, bref pour — le bien-être des économies nationales — on verse de l'essence dans une zone qui est déjà en feu... et on s'étonne que ça brûle !

    Puis de temps à autre arrive un évènement comme celui de Paris et nous assistons alors à une explosion de compassion envers les victimes et leurs proches !?!

    L'hypocrisie des acteurs économiques et politiques atteint des niveaux qui frôlent la démence, et nous devenons des "Charlie" ! Peut-être devrions-nous nous sortir de notre inconscience crasse et pousser sur nos décideurs afin qu'ils soient un peu plus honnêtes et véritablement soucieux du bien-être des populations... plutôt que manipulés par les multinationales et l'argent qui n'a pas d'odeur !