Vers l’égalité et l’autonomie pour les femmes et les filles

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Selon les statistiques onusiennes, seulement la moitié des femmes en âge de travailler occupe un emploi contre les trois quarts des hommes. De plus, celles-ci gagnent en moyenne un salaire 24 % moins élevé. L’ONU note aussi un taux de chômage plus important chez les femmes parmi les personnes qui ont reçu une éducation supérieure.
Photo: Gianluigi Guercia Agence France-Presse Selon les statistiques onusiennes, seulement la moitié des femmes en âge de travailler occupe un emploi contre les trois quarts des hommes. De plus, celles-ci gagnent en moyenne un salaire 24 % moins élevé. L’ONU note aussi un taux de chômage plus important chez les femmes parmi les personnes qui ont reçu une éducation supérieure.

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Cette année, les Journées québécoises de la solidarité internationale se veulent « un épilogue complémentaire » à la Marche mondiale des femmes, qui s’est déroulée le 17 octobre dernier. Après l’élection d’un nouveau gouvernement à Ottawa en octobre et l’adoption des Objectifs de développement durable (ODD) par les pays membres de l’ONU en septembre, l’égalité des sexes reçoit-elle l’attention qu’elle mérite dans l’aide au développement ?

Le discours du gouvernement canadien au sujet de l’égalité des sexes dans l’aide au développement s’est transformé sous la houlette des conservateurs. « Sous l’ancienne ministre Bev Oda, ironiquement une femme, la notion de genre a été marginalisée et largement abandonnée. Les fonctionnaires avaient été informés de ne pas inclure ce concept dans leurs mémos au ministre », souligne Stephen Baranyi, professeur à l’Université d’Ottawa, qui codirige actuellement un livre, à paraître l’année prochaine, sur les actions du Canada en la matière. « La dynamique a continué et s’est même dégradée avec Julian Fantino, avant de se modérer durant la dernière année avec Christian Paradis. »

L’organisation Match International, qui travaille en soutien aux groupes de femmes à l’étranger, a notamment vu son financement fédéral se réduire de façon draconienne en 2010.

Avec l’Initiative de Muskoka, annoncée en 2010, le gouvernement Harper a fait de la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants son cheval de bataille en matière d’aide internationale, mais il a évacué de sa proposition l’avortement et la planification des naissances. Des groupes féministes ont rapidement soulevé la contradiction. Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 47 000 femmes meurent chaque année de complications liées à des avortements réalisés dans des conditions non sécuritaires, ce qui représente 13 % des décès maternels. Le Comité québécois femmes et développement (CQFD) de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) a réalisé une démarche de plaidoyer auprès de Christian Paradis, ancien ministre du Développement international, et Kellie Leitch, ancienne ministre de la Condition féminine, pour inclure les droits reproductifs dans le programme de santé maternelle et des nouveau-nés. « Ç’a toujours été refusé, affirme Anne Delorme, coordonnatrice du CQFD. Mais on a un peu d’espoir avec le nouveau gouvernement. »

En réponse aux questions envoyées par le Conseil canadien de la coopération internationale (CCI) à tous les partis politiques durant la dernière campagne électorale, le Parti libéral, désormais au pouvoir, a indiqué que « la politisation de l’initiative vedette sur la santé maternelle du gouvernement Harper va à l’encontre des faits et de l’intérêt supérieur des femmes dans les pays en développement ». Il a ajouté qu’une fois au pouvoir, il s’assurerait que cette initiative « s’appuie sur des faits et des résultats, et non sur une idéologie. La réduction des écarts en matière de droits génésiques [reproductifs] et de soins de santé peut sauver des vies, et c’est ce qu’elle accomplira ». De plus, il a indiqué que, dans la foulée de cette initiative, un gouvernement libéral offrirait « une gamme complète de services de santé génésique [reproductive] ».

M. Baranyi considère tout de même que le gouvernement Trudeau n’aura « pas à recommencer de zéro ». Dans la conception du livre sur lequel il travaille, les plus récents travaux de Liam Swiss, professeur à l’Université Memorial de Terre-Neuve, démontreraient que les sommes allouées par le gouvernement fédéral à l’aide au développement liée à l’égalité des sexes n’auraient pas diminué durant le passage des conservateurs à la tête du pays. « Pourquoi, malgré les tendances de certains ministres de ce gouvernement conservateur, y a-t-il eu certains acquis qui ont été maintenus ou élargis ? On en revient essentiellement à l’activisme réalisé, tout en gardant profil bas, par certains fonctionnaires », suppose M. Baranyi. En Haïti, pays qui a été l’objet de plusieurs de ses recherches, il a remarqué qu’un certain dynamisme a été maintenu autour de cette question dans la coopération canadienne, ce « qui crée des possibilités pour le nouveau gouvernement libéral ».

À l’échelle planétaire, l’ONU a dressé, dans son dernier rapport sur les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), un bilan en demi-teinte au sujet de l’égalité entre les sexes et l’autonomisation des femmes. Parmi les aspects positifs, la scolarisation des filles a fait un bond considérable entre 2000 et 2015 : près des deux tiers des pays en développement ont atteint la parité des sexes dans l’éducation primaire. Des avancées importantes en matière de représentation des femmes en politique ont aussi été constatées dans presque toutes les régions du monde.

En revanche, l’ONU a reconnu que « l’inégalité entre les sexes persiste ». Elle précise dans son rapport que « les femmes continuent [de se heurter] à des discriminations dans l’accès au travail, les biens économiques et la participation aux prises de décisions privées et publiques ». Le bilan note aussi qu’elles sont « plus susceptibles que les hommes de vivre dans la pauvreté ».

Selon les statistiques onusiennes, seulement la moitié des femmes en âge de travailler occupe un emploi contre les trois quarts des hommes. De plus, celles-ci gagnent en moyenne un salaire 24 % moins élevé. L’ONU note aussi un taux de chômage plus important chez les femmes parmi les personnes qui ont reçu une éducation supérieure.

« Il y a une très grosse concentration [des fonds qui ont été destinés à] l’enseignement, surtout au primaire et un peu au secondaire, constate Anne Delorme. Donc c’était une définition très restreinte de l’égalité entre les femmes et les hommes. »

Depuis septembre dernier, les Objectifs du développement durable (ODD) prennent le relais des OMD en tant que guides pour les actions à mener en matière de coopération internationale. L’objectif numéro cinq consiste à parvenir, d’ici 2030, à l’« égalité des sexes et à autonomiser les femmes et les filles ». Cet ajout du mot « filles » réjouit d’ailleurs Mme Delorme. Les projets d’autonomisation des femmes, souvent basés sur leur implication dans des activités génératrices de revenus, engendraient parfois un effet pervers : « Les jeunes filles se retiraient de l’école pour s’occuper des enfants, explique-t-elle. Avec le temps, on a réalisé l’importance de penser non seulement aux femmes, mais aussi aux filles. »

Mme Delorme se montre particulièrement enthousiaste à propos de l’une des cibles des ODD, qui vise à « faire une place aux soins et aux travaux domestiques non rémunérés et les valoriser par l’apport de services publics, d’infrastructures et de politiques de protection sociale », un enjeu pour la première fois soulevé dans ce type de texte. Elle note que bien qu’on ne nomme pas les hommes, il s’avère intéressant que cette même cible invite aussi à faire la « promotion du partage des responsabilités dans le ménage et la famille ». L’idée de travailler avec et sur les hommes autour de la question de l’égalité des sexes nourrit d’ailleurs actuellement les réflexions d’organismes de coopération internationale d’ici participant aux chantiers du CQFD.

QSF souffle ses 20 bougies

Le programme Québec sans frontières (QSF) célèbre ses 20 ans de voyages qui forment la jeunesse. Depuis 1995, ce projet assure la relève dans l’aide au développement avec ses stages d’initiation à la coopération internationale. Près de 7000 stagiaires québécois, âgés de 18 à 35 ans, ont voyagé dans un pays en voie de développement grâce à ce programme copiloté par l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) et le ministère des Relations internationales (MRI) du Québec. Environ 350 jeunes s’envolent encore chaque année en direction de l’un des 34 pays partenaires de l’Afrique, de l’Amérique latine ou des Antilles, où ils séjournent durant deux ou trois mois pour mener à bien un projet avec une ONG locale. Trente-deux organismes de coopération internationale du Québec proposent des stages QSF. Un volet Réciprocité permet aussi à des jeunes des organismes partenaires des pays du Sud d’effectuer un stage de deux ou trois mois au Québec.