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Le Forum de Bombay est victime de son succès

Bombay — «Le Forum social mondial, quel numéro de téléphone?», demande l'historien et sociologue Immanuel Wallerstein en parodiant ce qu'Henry Kissinger disait de l'Europe. Dans la salle A2, où se déroule un séminaire sur «La politique de l'espace ouvert du Forum social mondial: perspectives et limites contre l'empire», quelqu'un serait bien en peine de répondre. Le Forum social est au bord de l'asphyxie. Depuis son ouverture vendredi 16 janvier, le chiffre des participants ne cesse d'enfler.

«Entre 100 000 et 120 000 personnes», avance en voulant rester prudent Gautam Mody, chargé des enregistrements. Dimanche, jour de repos pour beaucoup d'habitants de Bombay, les entrées, à 5 roupies (15 ¢), ont battu des records. L'ancien site industriel de Nesco s'est transformé en happening permanent où défilent à flots continus des cohortes de manifestants indiens sous des banderoles aux mots d'ordre éclectiques.

Le spectacle est plus dans la rue que sur les estrades où essaient de débattre des orateurs qui ont souvent du mal à se faire entendre dans le vacarme général. «Je ne peux pas travailler dans cette confusion. Je n'entendais même pas la voix des autres intervenants», déplore Gerd Leipold, directeur exécutif de Greenpeace, à l'issue d'un débat sur la façon de «défier le pouvoir des grandes entreprises dans une économie globalisée».

«C'est le chaos»

À cela s'ajoute le casse-tête de la traduction qui reste toujours, faute de moyens, très lacunaire. Par exemple, les organisateurs n'avaient pas prévu que la majorité des Indiens présents au Forum n'auraient pas les moyens de se payer le transistor à 100 roupies (3 $) pour capter la traduction en hindi sur la bande FM. L'hindi est une langue que les «intouchables», aussi dénommés dalits, venus du sud du pays, et très nombreux ici, ne comprennent pas de toute façon. L'improvisation est la règle et c'est, à l'épreuve, souvent l'anglais qui finit par s'imposer. À côté de débats que certains se félicitent d'avoir dénichés — «un très bon exposé sur la culture du thé», «un débat passionnant sur l'avenir du G20» —, il faut aussi accepter de se casser le nez devant des ateliers annulés faute de participants.

L'activiste Maude Barlow, présidente du Conseil des Canadiens et membre de l'influent réseau «Notre monde n'est pas à vendre», a été contrainte d'ajourner son séminaire sur le Fonds monétaire international. Elle n'en fait pas une histoire. «C'est le chaos, dit-elle, mais comment cela aurait-il pu être autrement à Bombay? Pour la première fois, le forum touche les couches de la population parmi les plus pauvres de la terre.» Plus de 80 % des participants sont des Indiens et, parmi eux, une large majorité est issue des campagnes ou des milieux urbains défavorisés.

À Porto Alegre (Brésil), le public du forum avait davantage attiré les classes moyennes et supérieures avec, parmi elles, beaucoup de fonctionnaires et de professeurs. «Ce forum, à l'inverse des précédents, est un lieu d'expression sociale, pas d'intellectualisation. Il offre une tribune à des gens dont certains ne s'étaient jamais exprimés de façon aussi visible», constate, plutôt satisfait, le leader de la Confédération paysanne José Bové.

Ce «virage» de Bombay et le gigantisme de l'événement agitent cependant les esprits. Ils confortent en tout cas l'idée d'une nécessaire réflexion sur l'avenir de ces shows géants de l'altermondialisation. «Il faudra trouver un meilleur équilibre entre l'expression de problèmes locaux et notre préoccupation centrale qui est la mondialisation», suggère Gerd Leipold. Le sociologue portugais Bonventura Souza Santos déplore pour sa part qu'«à force de célébrer la diversité, qui est indéniablement un atout du mouvement, celui-ci devienne de moins en moins intelligible».

Le conseil international du FSM, qui se réunira après la clôture du forum, a prévu de plancher sur le sujet. Faut-il limiter le nombre de participants? Pas question. «On nous accuserait d'élitisme», répond Bernard Cassen, président d'honneur d'Attac (Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens). «Le nombre, ajoute-t-il, a un effet mobilisateur.»