Svetlana Alexievitch met en garde contre la «dictature douce» du Belarus

Berlin — Le nouveau prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch a mis en garde les Européens contre une levée des sanctions visant l’autoritaire président du Belarus Alexandre Loukachenko, assuré d’être réélu pour un cinquième mandat dimanche.

L’écrivaine bélarusse s’exprimait à la veille d’un scrutin couru d’avance, dont l’opposition a été écartée. Après 21 ans aux commandes de cette ex-république soviétique nichée entre l’Union européenne et la Russie, l’homme fort du Belarus veut obtenir un taux de participation convaincant pour cette élection, qui sera suivie de près par les Européens, tentés de lever les sanctions le visant ainsi que son entourage.

Pour Svetlana Alexievitch, tout rapprochement avec celui qui se fait appeler « Batka », le « petit père » du Belarus, serait une erreur d’appréciation.

« Tous les quatre ans, de nouveaux responsables européens viennent au pouvoir et pensent pouvoir régler le problème Loukachenko sans savoir qu’il est un homme indigne de confiance », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse à Berlin.

« C’est un “ homme soviétique ”, il ne changera jamais », a-t-elle assuré, en référence au concept d’« homo sovieticus » qui parcourt son oeuvre, sur la difficulté des pays de l’ancien bloc soviétique de se libérer d’une conception autoritaire de la politique et de la société.

Le régime de M. Loukachenko a multiplié les gestes d’apaisement, libérant notamment cet été les derniers prisonniers politiques, parmi lesquels l’opposant numéro un Mikola Statkevitch, qui a passé cinq ans en prison.

Un « geste » apprécié par les Européens, qui envisagent de suspendre les sanctions prises en 2011 pour protester contre la répression violente qui avait suivi la réélection du président Loukachenko en 2010.

Pour la prix Nobel de Littérature, les Européens ne doivent toutefois pas se faire d’illusions face à la « dictature douce » de M. Loukachenko, qui manoeuvre habilement pour se placer comme médiateur entre les 28 et Moscou à la faveur des tensions liées à la crise ukrainienne.

Des électeurs lassés

 

Si la décision de lever ou non les sanctions doit être prise d’ici à la fin du mois, les Européens attendent de voir comment se déroule le scrutin dans lequel M. Loukachenko, 61 ans, affronte trois candidats quasiment inconnus.

Ils voudront notamment s’assurer qu’« il n’y a pas de nouvelles arrestations d’opposants, de violence, de persécution de la presse », a expliqué un diplomate à l’AFP.

Lors d’une conférence de presse, samedi à Minsk, de deux des trois rivaux de M. Loukachenko pour la présidentielle, aucun n’a émis de fortes critiques envers le président bélarusse. Leur campagne semble refléter la lassitude des électeurs.

L’opposition démocratique, dont aucun poids lourd n’a pu se présenter aux élections, leurs candidatures ayant été rejetées par la commission électorale pour différentes raisons, a, elle, appelé au boycott du scrutin.

« C’est une position faible. J’ai toujours été contre les boycotts des élections. Mais si on n’a pas de candidat, pourquoi aller voter ? », a dit à l’AFP l’opposant Mikola Statkevitch.

Convaincu que sa libération de prison visait à amadouer les Occidentaux à l’approche du scrutin, M. Statkevitch a défilé aux côtés de 500 manifestants samedi dans Minsk, arborant drapeaux européens et pancartes exigeant le départ de Loukachenko.

« Comme en 2010, nous n’avons pas vraiment le choix. Nous allons boycotter cette élection parce qu’elle ne dépend pas de notre vote », raconte Mariana, prof d’anglais venue soutenir l’opposant numéro un au régime.

Comme la prix Nobel, Mikola Statkevitch dénonce le relâchement de l’UE envers le président. « S’ils sont avec ce criminel, alors on pourra dire que la démocratie vantée [par les Européens], ce ne sont que des mots », estime-t-il, fataliste.

« Nous soupçonnons tous que pour Loukachenko cela n’a aucune importance de savoir ce que nous [les citoyens bélarusses] allons voter », souligne Svetlana Alexievitch. « Ceux qui sont importants sont ceux qui vont compter les voix et donc il n’y aura pas de surprise. »

Le président Loukachenko a félicité l’écrivaine lors de l’annonce de son prix Nobel de littérature, bien que certains de ses livres soient interdits au Belarus et que les autorités empêchent d’ordinaire les apparitions en public de Mme Alexievitch à Minsk, où elle vit une partie de l’année.

Pour elle, les racines autoritaires sont profondément ancrées dans son pays. « Nous sommes dans une étape intermédiaire après le socialisme [soviétique]. Nous avions l’espoir naïf que la démocratie viendrait mais pour avoir la liberté, il faut des hommes libres. »

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