Le grand ayatollah Sistani, un homme respecté et craint

Bagdad - Le grand ayatollah Ali Sistani s'est imposé au fil des semaines comme la principale figure politique en Irak, vénérée par sa communauté, la plus importante du pays, mais aussi respectée et crainte par le Conseil de gouvernement et l'administrateur américain Paul Bremer.

Ce dignitaire religieux, fermement opposé à toute résistance armée contre la coalition, ce qui a entraîné des frictions entre ses partisans et le jeune dirigeant radical chiite Moqtada Sadr, est en revanche resté intraitable sur deux points: les étrangers n'ont pas à intervenir dans la Constitution de l'Irak et les élections doivent se faire au suffrage universel.

La barbe grise, portant le turban noir des descendants du prophète Mahomet, le visage souriant, ce marja (référence religieuse chez les chiites) vit reclus chez lui dans la ville sainte chiite de Nadjaf, où il reçoit ses visiteurs, qui rapportent ses propos. Âgé de 73 ans, il est né à Machhad (Iran). À cinq ans, il commence à apprendre le Coran puis poursuit ses études dans la ville de Qom avant de s'installer en 1952 à Nadjaf. Il étudie avec les plus importants maîtres chiites, notamment le grand ayatollah Aboul Qassem al-Khoï. À sa mort, en 1992, il est choisi par ses pairs pour devenir marja et se fait attribuer le titre de «grand» (osma) ayatollah. Il ne reçoit quasiment jamais de non-musulmans, à l'exception notable en juin de l'émissaire de l'ONU en Irak, Sergio Vieira de Mello, à qui il avait fait demander d'avertir l'administrateur en chef américain Paul Bremer qu'il allait publier une fatwa (avis religieux) s'opposant à la désignation par la coalition des membres chargés de rédiger la Constitution de l'Irak.

Il est considéré aujourd'hui comme le plus important des quatre marjas irakiens. Dans la tradition de l'école théologique des chiites irakiens, il est opposé à la théorie de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny du velayat e-faqih (principe du guide islamique) sur le pouvoir direct des religieux et préconise un simple rôle de référence pour les dignitaires religieux, qui ne doivent pas être engagés dans la gestion quotidienne de l'État. Malgré lui, il est en train de devenir l'unique représentant à la fois politique et religieux en raison de la faiblesse des partis politiques chiites. En effet, le Conseil supérieur de la révolution islamique d'Irak a perdu son chef, Mohamed Baqr al-Hakim, tué dans un attentat, le parti Dawa est divisé et Moqtada Sadr est trop jeune et n'a aucun titre religieux. Quant aux membres chiites du Conseil de gouvernement, ils n'ont aucune base populaire.

L'ayatollah Sistani a été particulièrement choqué par l'absence de toute référence à l'islam dans les grands principes de la loi fondamentale qui doit régir le pays pendant la période transitoire allant jusqu'à la fin de 2005. Ces propos sont en tout cas très écoutés par la coalition comme par le Conseil de gouvernement. M. Bremer a un «grand respect» pour l'ayatollah Ali Sistani et pense que le dignitaire religieux chiite est un «grand leader», a affirmé son porte-parole Dan Senormercredi au cours d'une conférence de presse à Bagdad. «Nous continuerons à encourager des dirigeants comme l'ayatollah Sistani à jouer un rôle important dans son pays, comme il l'a fait ces derniers mois», a-t-il ajouté.

Aucune autre personnalité religieuse ou politique irakienne n'a jamais joui d'une telle déférence de la part de M. Bremer. La coalition tient à s'assurer que les chiites, qui représentent plus de 60 % de la population, ne se retournent pas contre elle.