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De Mumbai à Davos - Les deux mondes

C'est le retour annuel des frères ennemis. Premier à entrer en scène, le Forum social mondial s'est officiellement ouvert hier dans la mégapole indienne de Mumbai (Bombay avant 1995) et cherchera à démontrer qu'un «autre monde est possible». L'autre, le Forum économique mondial, se tiendra tout de suite après à Davos, dans les Alpes suisses, à des milliers de kilomètres et des milliards de dollars de là. On y discutera de l'importance d'établir «un partenariat pour la sécurité et la prospérité».

À première vue, seuls les noms des deux événements se ressemblent. Gigantesque happening pour tous les défenseurs de bonnes causes, le quatrième Forum social mondial, qui se tient à Mumbai plutôt que dans la ville brésilienne de Porto Alegre comme à l'habitude, rassemblera 75 000, voire 100 000 participants, dont plusieurs logés sous la tente, sur un vieux site industriel converti en parc d'exposition et situé à deux heures du centre-ville. Grande réunion mondaine réservée aux plus riches et aux plus puissants de la planète, le 32e Forum économique mondial réunira au plus 2100 personnes triées sur le volet et hébergées dans les douillets hôtels cinq étoiles qui bordent la rue principale de la chic station de ski de Davos.

Le Forum social tiendra d'ici mercredi plus de 1000 assemblées ou séminaires auxquels participeront les représentants de plus de 2400 organisations non gouvernementales (ONG), syndicats et autres associations. Le Forum économique aura lui aussi ses réunions, à partir de mercredi et jusqu'à dimanche, à huis clos toutefois, et auxquelles assisteront 800 dirigeants des plus grandes entreprises du monde, 30 chefs d'État, 75 ministres, 28 chefs religieux et 50 représentants d'ONG.

Le Forum social révisera ses plans de bataille contre le néolibéralisme, la mondialisation et la pauvreté. Il se félicitera de l'impasse dans laquelle se trouvent actuellement l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et les négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Le Forum économique discutera de la promotion de la croissance économique mondiale, de la compétitivité des entreprises et de la bonne gestion. Il donnera lieu à la rencontre parallèle des représentants de 30 pays qui cherchent à sauver le cycle de Doha de l'OMC.

Le pays hôte du Forum social compte plus de un milliard d'habitants, dont la part moyenne du produit intérieur brut (PIB) s'élève à 2976 $ chacun mais dont 80 % disposent de moins de 2 $ par jour pour vivre. Celui du Forum économique, qui a une population de sept millions de personnes, a un PIB par habitant qui s'élève à 28 100 $ et compte 175 000 millionnaires.

Des airs de famille

Les deux événements n'en présentent pas moins certaines similitudes, notamment en ce qui a trait à leur organisation. Par exemple, tous deux tiennent depuis peu des forums régionaux qui ont lieu tout au long de l'année et qui visent à la fois à permettre à leurs participants de traiter de questions plus régionales et à orchestrer un grand crescendo devant mener au forum mondial.

Les deux événements collectionnent également les invités-vedettes comme autant de preuves de leur importance, font remarquer les observateurs. Bien qu'essentiellement tournés vers la base militante, les organisateurs du Forum social mondial ne se privent pas cette année pour faire savoir qu'on aura comme participants le nouveau Prix Nobel de la paix, l'avocate iranienne Shirin Ebadi, l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale maintenant devenu son plus grand pourfendeur, Joseph Stiglitz, l'ex-haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Mary Robinson, le toujours très coloré syndicaliste paysan français José Bové ainsi que de nombreux ministres.

Le Forum économique mondial remporte cependant la palme de ce genre d'étalage de stars avec des invités comme le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, l'ex-président américain Bill Clinton, le milliardaire Bill Gates, le financier George Soros, les présidents de Sony, Nike, Coca-Cola, Cisco System, Nissan, Texaco, Nestlé ou Pfizer, sans parler des artistes Peter Gabriel, Quincy Jones, Youssou N'Dour ou Luc Besson.

Un habitué de l'événement alors qu'il était ministre des Finances du Canada, le premier ministre Paul Martin sera également du nombre, accompagné de ses ministres du Commerce international, Jim Peterson, et de l'Industrie, Lucienne Robillard. Le premier ministre du Québec, Jean Charest, ne sera pas en reste, poursuivant ainsi une tradition établie par ses prédécesseurs Robert Bourassa et Bernard Landry.

La représentation officielle du Canada à Mumbai risque d'être beaucoup moins éclatante, aucun membre du cabinet Martin n'ayant fait le voyage. Le gouvernement du Québec n'y sera pas non plus, lui qui y était représenté lors des deux dernières éditions portant sur les questions de protection de la diversité culturelle par l'ex-ministre des Relations internationales, Louise Beaudoin. L'honneur sera sauvé par les quelque 300 représentants d'ONG canadiennes qui s'y sont rendus.

Retrouvailles

Autre point commun, reconnaît-on d'un côté comme de l'autre: les efforts déployés par chacun des deux forums pour élargir ses horizons et s'ouvrir un peu aux positions de l'autre. Né dans la foulée de la lutte contre le projet d'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), à la fin des années 90, le projet d'organiser à Porto Alegre un événement qui répondrait au forum de Davos était d'abord intimement lié aux questions commerciales et s'est par la suite étendu à d'autres enjeux. Critiqué pour son angélisme, le Forum social mondial cherche de plus en plus à mettre de la chair sur sa vision du monde, remarquent les experts. Par exemple, la tenue de l'événement en Inde cette année le mènera à traiter d'une multitude de nouveaux sujets tels le sort réservé dans ce pays aux intouchables ou les dangers du fondamentalisme. La guerre en Irak et la situation au Moyen-Orient occuperont également une place importante pour des raisons évidentes.

Né du souhait d'un professeur suisse de gestion de mettre en contact personnel d'importants dirigeants d'entreprises et chefs d'État pour discuter des sujets de l'heure dans un climat agréable et détendu, le Forum économique mondial a pour sa part graduellement pris, au cours des années 90, les allures de chapelle élevée à la gloire de la libéralisation des échanges. Il a toutefois opéré un virage depuis quelques années. Par exemple, outre la question irakienne et celle du Moyen-Orient, il se penchera cette fois-ci sur la réduction des inégalités et la façon de faire cohabiter des populations aux valeurs différentes. Il aura entre autres pour participants les dirigeants d'ONG bien connues comme Amnesty International, la World Wildlife Foundation et Save The Children.

Les résultats de tels forums s'avèrent difficiles à mesurer dans un cas comme dans l'autre. Il faut dire que les réussites spectaculaires sont rares en ce domaine, se défendent les organisateurs. La domination actuelle du modèle économique libre-échangiste ou le milliard de dollars promis par Bill Gates pour la lutte contre les épidémies en Afrique lors d'une édition précédente du Forum économique mondial en sont deux exemples, dont les organisateurs de Davos ne sont pas peu fiers. La récente signature à l'OMC d'un traité devant permettre aux pays pauvres d'utiliser des médicaments génériques moins chers pour lutter contre les pandémies qui les saignent et le chemin parcouru à ce jour par le projet visant à créer un impôt mondial pour lutter contre la pauvreté doivent dans une certaine mesure, disent les experts, être portés au crédit du mouvement altermondialiste et de son forum social.

Mais les fruits de ces deux événements tiennent d'abord et avant tout aux contacts personnels qu'on peut y établir ainsi qu'à la sensibilisation qu'on y fait à d'autres points de vue et à d'autres réalités, confient leurs participants. «Le reste de l'année, je n'ai pas beaucoup de temps pour lire et m'informer comme je le voudrais. Davos, c'est un concentré de tout ce qui se passe et se pense d'important dans le monde», expliquait un vieil habitué au Devoir. «C'est une occasion unique de se remplir la tête et de recharger nos batteries pour le reste de l'année», racontait pour sa part la coordonnatrice d'un réseau Internet féministe qui en est à son troisième Forum social mondial.