La course à l'investiture démocrate aux États-Unis - De la colère à la modération

Howard Dean travaillait, hier, avec le sénateur démocrate Tom Harkin alors que son autobus de campagne roulait en Iowa dans le cadre d’une visite de six jours dans cet État en prévision des caucus.
Photo: Agence Reuters Howard Dean travaillait, hier, avec le sénateur démocrate Tom Harkin alors que son autobus de campagne roulait en Iowa dans le cadre d’une visite de six jours dans cet État en prévision des caucus.

Washington - Alors que le président américain George W. Bush promet aux Américains la grande aventure de la conquête de l'espace, son principal rival démocrate, Howard Dean, se contenterait plutôt de conquérir le coeur des démocrates. Un objectif nettement plus modeste.

À quelques jours de l'ouverture des «jeux olympiques démocrates», les primaires, qui commencent avec ce qu'on appelle ici les caucus de l'Iowa, huit candidats démocrates s'entredéchirent.

George Bush n'a même pas besoin de faire de commentaires: les démocrates s'autodétruisent. Assis à la Maison-Blanche, fort des sondages qui lui donnent plus de 50 % de la faveur populaire, le président, en ce début d'année électorale, attend que les démocrates choisissent leur homme pour ensuite lui infliger une défaite qui, du moins aujourd'hui, semble devenue inévitable. À moins d'un revirement majeur.

Les démocrates, sentant que Bush a le vent dans les voiles, deviennent de plus en plus sanguins dans le choix de leur chef. Ils ne veulent qu'une chose: trouver, parmi les huit candidats, celui qui peut battre Bush. Et à la veille des caucus de l'Iowa, tous les yeux sont tournés vers Howard Dean, ancien gouverneur du Vermont et farouche opposant à la guerre en Irak.

«Howard Dean est toujours en tête. Il a le plus d'argent, la plus grosse machine électorale, et il mène dans plus d'États que tous les autres candidats», dit Richard Semiatin, professeur de science politique à l'American University, en entrevue au Devoir. «Mais les démocrates commencent à douter de lui et se disent: "Nous ne savons plus si ce type peut gagner les élections."»

Selon des sondages Zogby publiés jeudi, l'écart entre Howard Dean et ses principaux concurrents s'est encore réduit. Le sénateur du Massachusetts, John Kerry, pourrait le dépasser avec 22 % des voix, contre 21 % pour Dean. Celui-ci est en perte de vitesse. Dans son camp, on préfère parler d'une «course très serrée». Et c'est pourquoi les caucus de l'Iowa sont si attendus.

Les réunions

Caucus signifie réunions. Lundi, dans les campagnes et les villes à travers l'État, des centaines de réunions se tiendront. Dans des sous-sols d'église, des restaurants, des salons et des salles de conférence, les membres du parti (on estime le nombre de participants à 100 000, à moins d'une tempête de neige) se réuniront pour discuter des candidats et des enjeux. Ils donneront leur appui au candidat de leur choix. Concours de popularité, processus d'élimination, la présidentielle commence en Iowa. Dès mardi matin, le peloton démocrate sera plus maigre.

«C'est un peu comme ces émissions de télé-réalité: dès le début, des candidats sont éliminés», dit le professeur Semiatin, auteur de Campaigns In The 21st Century (Les Campagnes au XXIe siècle), qui sera publié en avril. «Les caucus sont importants parce que les électeurs savent que si un candidat ne sort pas gagnant de l'Iowa, ça augure très mal pour le reste de sa campagne nationale.»

Dean avait vivement critiqué les caucus de l'Iowa quand il était gouverneur, disant que ces réunions ridicules et inutiles pouvaient durer toute la nuit. «Je ne peux pas rester là à écouter les opinions des uns et des autres pendant huit heures», avait-il déclaré bien avant de se lancer dans la course à la présidence.

Depuis, il a changé d'avis et se trouve actuellement en Iowa. Il écoute attentivement, oreilles grand ouvertes. Et depuis février 2002, il n'a pas arrêté d'écouter: il a fait plus de 100 visites en Iowa.

«Howard a commencé sa campagne en populiste en colère, dit le professeur Semiatin. Il était en colère à cause des résultats douteux de l'élection de 2000, en colère à cause de la guerre en Irak, en colère contre l'establishment politique.

C'est malgré tout grâce à cette colère que Dean s'est fait remarquer et est devenu le favori dans une course sans grand éclat. Il a été le premier à critiquer l'invasion en Irak, devenue son dada. Et il continue de critiquer ses adversaires dans cette course, notamment les sénateurs John Kerry, Joseph Lieberman et l'ancien leader démocrate à la Chambre des représentants, Richard Gephardt, qui, eux, ont appuyé la guerre de Bush. Dean a ainsi pu conquérir un tiers des démocrates, soit la base progressiste qui déteste George Bush et son administration et qui, elle aussi, est en colère.

L'establishment à courtiser

Howard Dean a fait campagne comme M. Tout-le-monde, le candidat qui ne fait pas partie de la classe politique washingtonienne, cette élite débranchée qui n'entend plus les inquiétudes du petit peuple. Ce fils d'agent de change, né à New York et élevé dans le milieu privilégié de l'Upper East Side, avait trouvé sa niche parmi les démocrates comme lui: nantis, éduqués et informés.

Mais ça ne suffisait pas: il fallait dès lors se rallier les modérés du parti, les membres de l'establishment démocrate. C'est alors que, le mois dernier, Dean a reçu un appui qui l'a véritablement placé en tête du peloton, celui de l'ancien vice-président Al Gore, que George Bush a défait en 2000. Coup de pouce pour Dean, coup de pied pour le sénateur du Connecticut, Joseph Lieberman, ancien coéquipier d'Al Gore en 2000, qui a appris la nouvelle comme tout le monde, par la voix des médias.

«L'enjeu le plus important de cette élection, c'est l'emploi», a déclaré Howard Dean à Urbandale, en Iowa, quelques jours après Noël. «L'Irak est un enjeu important, mais pas aussi important que l'emploi.» Howard Dean abandonnait alors son cheval de bataille, son opposition à la guerre en Irak, et embrassait la rhétorique démocrate pour courtiser les modérés: discipline fiscale, programmes sociaux et création d'emplois.

Mais on ne peut pas être à la fois modéré et en colère. La semaine dernière, le magazine Time demandait en couverture: «Qui est le vrai Howard Dean?» Howard Dean, en fait, est médecin; on l'appelle d'ailleurs Dr Dean. Il a été gouverneur du Vermont pendant 12 ans. À ce titre, il a remis de l'ordre dans les finances du petit État et créé un système d'assurance-maladie pour les enfants. Cependant, en 12 ans, pas un seul Noir ni un seul Latino-Américain n'ont fait partie de son cabinet. Ses adversaires démocrates ne manquent pas de le lui souligner.

Le cuisinier pour la cause

Jeudi en Iowa, Howard Dean a fait tourner des crêpes devant les caméras avant de recevoir un autre appui, celui de la candidate Carol Moseley Braun, la première femme noire à s'être lancée dans la course à la Maison-Blanche. Ancienne sénateure et ambassadrice, seule femme du peloton démocrate, Mme Moseley Braun a invité ses supporteurs à appuyer Dean, «une source d'inspiration pour les démocrates. C'est un dur, c'est ce que veulent les démocrates. Seul Howard Dean peut briser cette atmosphère de peur créée par George Bush et l'extrême droite», a-t-elle dit dans son discours.

Lundi, le multimilliardaire George Soros a déclaré qu'il était prêt à dépenser une partie de sa fortune pour défaire George Bush et qu'il pourrait aussi appuyer Dean. «2004 n'est pas une élection comme les autres, a-t-il dit. C'est un référendum sur la doctrine de Bush. L'avenir du monde est en jeu.»

Mais Bush peut compter sur ses dernières victoires: il a capturé Saddam Hussein et a entamé une réforme de l'assurance-maladie que prônaient les démocrates depuis des années. Il a promis des voyages dans l'espace et servi de la dinde à ses soldats en Irak. Et l'économie américaine reprend de la vigueur. Pendant ce temps, Howard Dean, lui, fait tourner des crêpes en Iowa.