Aux portes de l’Europe

Un demi-million de personnes ont frappé aux portes de l’Europe depuis le début de l’année, dont certaines se sont vite refermées. Retour sur une crise migratoire et politique d’une ampleur inédite qui met en évidence des frontières jamais disparues.
 

L’Union européenne, qui a fait de la concertation sa raison d’être et de la libre circulation son emblème, ne sait plus comment concilier protection de son territoire et obligation d’accueil. Le flot des migrants ressemble de plus en plus à un fleuve dont on ne fait que dévier le cours, mais qui continue à couler. Un million de demandes d’asile pourraient être déposées aux pays européens en 2015, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

De la Libye vers l’Italie, de la Turquie vers la Grèce puis sur la route des Balkans, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que 3000 de ces migrants ont déjà trouvé la mort. Pour les autres, les pays de l’Est, où le transit est le plus important, se renvoient la balle.

L’Union européenne avait noté depuis plusieurs mois cette augmentation du nombre de personnes sur les routes migratoires. Puis l’accélération se fait sentir à la fin de l’été. Le 26 août, la chancelière allemande, Angela Merkel, visite un camp de réfugiés et fait une déclaration qui marque un changement de ton. « Il n’y aura aucune tolérance envers ceux qui ne respectent pas la dignité d’autrui », affirme-t-elle, en précisant que l’Allemagne entend être un pays d’accueil. Le lendemain, on fait la découverte macabre d’un camion chargé de plusieurs dizaines de morts sur le territoire autrichien. Moins d’une semaine plus tard, la photo d’Aylan Kurdi, un bambin syrien retrouvé mort sur une plage de la Turquie, alerte l’opinion publique pour de bon.

Pendant que le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU s’époumone à demander une réponse coordonnée, au sommet, les 28 membres de l’UE ne s’entendent pas. Le 13 septembre, l’Allemagne tape du poing et rétablit les contrôles aux frontières, une entorse au principe de libre circulation dans l’espace Schengen, acceptée dans des circonstances exceptionnelles. Cette terre promise des migrants est rapidement imitée par l’Autriche, la Slovaquie et les Pays-Bas.

La Hongrie achève deux jours plus tard la construction de son mur de barbelés avec la Serbie, quand plus de 200 000 personnes ont déjà transité sur son territoire. Les migrants ne restent pas longtemps dans les limbes : ils trouvent aussitôt une autre route à suivre depuis la Serbie, celle de la Croatie. Le voisin des Hongrois s’ouvre, puis se referme, puis s’ouvre à nouveau vendredi sous la pression européenne.

Un échec pour l’Europe?

Résultat des guerres et des conflits au Proche-Orient, le flot est aussi alimenté par le désespoir et le manque de ressources croissants dans les camps de réfugiés. Après avoir convenu d’une répartition de 120 000 personnes mardi dernier, les 28 États membres ont ainsi accepté de mobiliser 1 milliard d’euros pour les agences de l’ONU qui travaillent dans les pays limitrophes de la Syrie. Les moyens de renforcer la frontière extérieure de l’UE ont aussi occupé les discussions.

L’afflux de migrants vulnérables, dont beaucoup de demandeurs d’asile, « ne met pas la société européenne en danger », assure Élisabeth Vallet, professeure au Département de géographie de l’UQAM. Surtout, elle ne causera pas de révolution démographique, encore moins un changement ethnique comme certains agitateurs d’épouvantails le font croire : « On parle au maximum de 0,05 % de la population européenne », cite Mme Vallet.

Mais la réaction européenne n’en demeure pas moins « symptomatique de la fin d’une époque » ou du moins d’une conception de l’Europe aux yeux du monde. « Le fait que l’on remette des contrôles aux frontières, que l’on érige des murs même entre pays européens [entre la Hongrie et la Croatie] brise la représentation d’un ensemble formé pour ne plus se déchirer », dit celle qui est aussi directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand.

« Le projet européen a toujours été d’abolir les frontières à l’intérieur de l’Union, jamais à l’extérieur », signale avec justesse Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il rappelle que lors de l’adhésion de la Hongrie à l’UE, le pays avait dû démontrer sa capacité à protéger cette frontière extérieure. Les Hongrois prétendent donc remplir leur rôle en défendant les limites de l’espace Schengen, malgré les signaux ambigus de l’Union. « Oui, elle tient un double discours, mais je pense que la contestation au sein de l’UE n’est pas le fait de mettre une barrière ou non, c’est plutôt le traitement des requérants. »

La grande muraille de « civilisation »

« Le monde sans frontières vendu par les décideurs est plutôt pour les capitaux et le 1 % de l’élite mondiale », note aussi Mme Vallet, qui indique qu’il y aurait au moins une cinquantaine de murs frontaliers actuellement dans le monde. S’ils ne s’attirent pas l’indignation générale comme le mur de Berlin, ces barrières physiques marquent un « épaississement et un durcissement des frontières ».

L’Histoire, dont celle toute récente, enseigne que les murs ne servent à rien, sauf à détourner les trajectoires des migrants. Ils poussent en outre vers la clandestinité : « On invite la mafia des passeurs à la table de la frontière. Les groupes criminels organisés font leur argent avec le passage de personnes en ce moment », illustre la chercheuse.

Les murs les plus célèbres, ceux construits par Israël et les États-Unis coûtent au minimum 1 million de dollars par kilomètre à entretenir chaque année. « La Syrie se vide de ses habitants [la moitié de la population est déplacée ou réfugiée]. Ces gens voudraient vivre chez eux. Pourquoi ne pas investir l’argent de l’autre côté du mur ? » suggère-t-elle.

Ces grands paravents, écrans de fumée pour donner l’impression aux populations qu’on agit, qu’on les protège, cachent les problèmes globaux plus profonds, ceux de l’insécurité et de l’accès aux ressources naturelles, conclut la professeure en invitant à des solutions plus durables.

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