Les attaques contre le parti prokurde et la presse s’intensifient

Les locaux du Parti démocratique des peuples (HDP) ont été saccagés par les manifestants.
Photo: Adem Altan Agence France-Presse Les locaux du Parti démocratique des peuples (HDP) ont été saccagés par les manifestants.

Le principal parti prokurde de Turquie, le HDP, a mis en garde mercredi contre les risques de « guerre civile » dans le pays après avoir été la cible d’une vague de violences nourries par les récents affrontements meurtriers entre forces de sécurité turques et rebelles kurdes.

Pour la deuxième nuit consécutive, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de plusieurs villes turques mardi pour dénoncer les « terroristes » du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et ont visé les locaux du Parti démocratique des peuples (HDP), accusé par le gouvernement de soutenir le groupe rebelle et s’en sont pris à des quotidiens.

« Ces attaques sont pilotées d’une seule main, celle de l’État », a accusé le coprésident du HDP, Selahattin Demirtas. « Ils veulent provoquer la guerre civile et ce qui s’est passé depuis deux jours en est la répétition générale. »

Un incendie a également dévasté le siège du mouvement à Alanya (sud).

M. Demirtas a recensé mercredi plus de 400 attaques visant son mouvement. Il y avait partout les mêmes foules en colère brûlant les drapeaux du HDP et scandant des slogans contre le PKK et les Kurdes. Un de ses collègues députés, Ertugrul Kürkçu, a même évoqué une « nuit de Cristal », en référence au pogrom ordonné par les nazis contre les juifs en 1938.

Le parti prokurde, longtemps simple vitrine politique de la guérilla, est devenu le parti de toutes les diversités qui avait obtenu pour la première fois 13 % des suffrages aux élections législatives du 7 juin, privant l’AKP de sa majorité.

La presse

 

Le siège du quotidien Hürriyet, proche de l’opposition, à Istanbul a lui aussi été attaqué mardi soir, pour la deuxième fois en 48 heures, aux cris de « Dieu est grand » par des partisans du président islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan. Comme le premier ministre, Ahmet Davutoglu, dès mardi soir, le porte-parole du gouvernement islamo-conservateur, Numan Kurtulmus, a « maudit » les auteurs de ces dérapages et nié tout lien avec eux. « C’est un mensonge », a-t-il assuré.

Toute la nuit, les attaques se sont multipliées dans toute la Turquie visant des journaux considérés comme ennemis par les nationalistes et les partisans du pouvoir mais surtout des sièges et des locaux du HDP.

 

« La police fermait les yeux et laissait faire », affirme Garo Paylan, député arménien du HDP qui était au siège central. « Ces attaques sont provoquées par le discours nationaliste du pouvoir mais ce n’est pas un mouvement spontané, bien au contraire », croit Fatih Polat, directeur de publication du quotidien de gauche, Evrensel, soulignant que dans la plupart des attaques « les agresseurs portaient des bâtons et des sacs pleins de pierre et arrivaient dans des camions ou des bus ». Les partisans du pouvoir s’en sont également pris à des magasins tenus par les Kurdes, mais aussi des autocars en route vers les villes kurdes.

Scènes de guerre

 

« Ce sont de véritables scènes de guerre civile dans un pays qui commence à ressembler à la Syrie », s’indigne Cengiz Candar, éditorialiste de renom et spécialiste du Moyen-Orient. Le déclic de la crise avait été un attentat le 20 juillet à Suruc, dans le sud-est à majorité kurde, mené par le groupe État islamique auquel le PKK a répondu en assassinant deux officiers de police, action revendiquée en outre explicitement par cette organisation toujours classée comme terroriste aussi bien par les États-Unis que par l’Union européenne. Les autorités d’Ankara ont alors procédé à des frappes aériennes massives contre le PKK en Irak du nord en même temps qu’elles annonçaient que leurs aviations participeraient aux bombardements contre le groupe État islamique en Syrie après des mois d’ambiguïté.

La situation est très tendue dans cette partie de la Turquie, quadrillée par les forces de sécurité. Des élus du HDP, M. Demirtas en tête, ont entamé mercredi une marche pour rompre le « blocus » imposé depuis six jours à la ville de Cizre où, selon eux, au moins sept civils ont été tués.

Les élections

 

Cette escalade de la violence intervient à moins de deux mois des élections législatives anticipées convoquées le 1er novembre. Le chef du HDP a accusé M. Erdogan de souffler sur les braises du conflit kurde à des fins politiques.

Malgré cette situation de chaos et les attaques contre son parti, le jeune leader du HDP, Selahaddin Demirtas, a réussi à garder un cap politique clair, sans se renier, mais sans s’aligner sur le PKK, dénonçant la « guerre voulue par le palais » et se légitimant même comme force crédible de gouvernement en acceptant de participer — à la différence des deux autres partis d’opposition, le CHP (gauche) et le MHP (ultranationaliste) — au gouvernement technique qui administre le pays jusqu’au scrutin. Contrairement aux espoirs du pouvoir, le HDP continue dans les sondages à se maintenir à son score de juin. Il est donc probable que l’AKP n’aura toujours pas de majorité après l’élection de novembre d’autant que malgré les espoirs du chef de l’État et ses surenchères permanentes, le parti au pouvoir ne remonte guère dans les sondages.

Dans ce climat de tension, les présidents de l’opposition social-démocrate, Kemal Kiliçdaroglu, et nationaliste, Devlet Bahçeli, ont appelés au calme et à l’unité du pays, mais le vice-premier ministre, Yalçin Akdogan, a remis de l’huile sur le feu. « Le HDP agit comme […] la branche politique » du PKK, a-t-il proclamé. Et un éditorialiste du quotidien proche du régime Star a menacé dans ses colonnes un de ses collègues du journal Hürriyet de « l’écraser comme une mouche ».

« C’est le chaos, et l’insistance d’Erdogan à vouloir présidentialiser le système est son seul responsable », a commenté Cengiz Aktar, professeur de sciences politiques à l’université Süleyman Shah d’Istanbul. « Si ça continue comme ça, la Turquie va s’engouffrer dans une guerre civile », a-t-il pronostiqué.

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