Un réalisateur ukrainien condamné à 20 ans de prison

Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, opposant à l’annexion de la Crimée par la Russie, a été condamné mardi par la justice russe à 20 ans de colonie pénitentiaire pour « terrorisme », au terme d’un procès dénoncé par Kiev, par les Occidentaux et par des cinéastes européens.

« La cour a condamné Oleg Sentsov à 20 ans de prison », a déclaré le juge pendant le très bref énoncé du verdict. La condamnation d’Oleg Sentsov est assortie d’une mesure de détention « à régime sévère », qui prévoit des conditions plus draconiennes, notamment sur l’accès au parloir et la fréquence du courrier.

Militant écologiste ukrainien également jugé aux côtés du réalisateur, Alexandre Koltchenko a quant à lui été condamné à une peine de 10 ans. Tous deux comparaissaient pour « terrorisme », « organisation d’un groupe terroriste » et « trafic d’armes » dans une affaire qu’ils jugent politique.

La condamnation d’Oleg Sentsov « viole le droit international », a réagi la haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, tandis que le département d’État américain l’a qualifiée d’« erreur judiciaire ».

À l’énoncé du verdict, Oleg Sentsov et Alexandre Koltchenko ont d’abord souri, frondeurs. Et quand le juge leur a demandé s’ils avaient compris le verdict, les deux hommes se sont tenus par les épaules avant d’entonner l’hymne national ukrainien.

L’avocat du réalisateur, Dmitri Dinze, a annoncé que son client allait faire appel et a dénoncé une condamnation allant « au-delà de l’injustice et du non-droit », selon l’agence de presse russe Tass.

« Tiens le coup, Oleg ! Le temps viendra pour ceux qui ont organisé ce procès contre toi d’être sur le banc des accusés », a réagi sur Twitter le président ukrainien Petro Porochenko.

L’ONG Amnesty International a pour sa part évoqué une justice rappelant les « procès staliniens ».

Le tribunal n’a pas complètement suivi le procureur qui avait requis 23 ans de prison contre Oleg Sentsov, l’avocat du réalisateur ayant de son côté plaidé l’acquittement et martelé que son client n’avait « jamais créé la moindre organisation terroriste ».

À la barre, le réalisateur avait fustigé une justice d’« occupants », dans une allusion à l’annexion de la Crimée par la Russie, s’était moqué du « nain sanguinaire » Vladimir Poutine et avait évoqué les actes de torture dont il affirmait avoir été victime en prison.

« Quand on vous met un sac sur la tête, qu’on vous frappe, vous pouvez en une demi-heure oublier ce en quoi vous croyez et avouer tout ce qu’on vous demande. Mais que valent vos convictions si vous n’êtes pas prêt à souffrir pour elles ? » avait-il lancé dans sa déclaration finale.

Enquête refusée

Les enquêteurs ont refusé d’ouvrir une enquête sur ces allégations de torture, estimant que le réalisateur avait des marques sur son corps parce qu’il s’était livré à des pratiques sadomasochistes avant son arrestation.

Arrêté en mai 2014 à son domicile de Crimée, M. Sentsov a été reconnu coupable d’avoir coordonné les activités d’un groupe de militants affiliés au mouvement paramilitaire ultranationaliste ukrainien Pravy Sektor (Secteur Droit), qui avaient pour mission d’attaquer les organisations prorusses et les infrastructures de la péninsule.

Mais s’il a reconnu avoir été présent à Kiev pendant les événements du Maïdan, le mouvement de contestation proeuropéen ayant conduit à la chute du président prorusse Viktor Ianoukovitch, ce père de deux enfants a toujours nié en bloc les faits qui lui sont reprochés.

Il avait reçu après son arrestation de nombreux soutiens internationaux, dont celui du milieu du cinéma : quelque 3000 professionnels, dont les réalisateurs Ken Loach, Wim Wenders et Aki Kaurismäki, ont demandé sa libération.

Le premier film d’Oleg Sentsov, Gamer, avait été récompensé en 2012 au festival du film de Rotterdam, aux Pays-Bas, lui permettant de trouver un financement pour un deuxième long métrage interrompu par la révolution ukrainienne.

Lui aussi originaire de Crimée, M. Koltchenko avait été arrêté en mai, quelques jours après M. Sentsov.

Deux autres personnes ont été condamnées à sept ans de prison après avoir reconnu être les complices de M. Sentsov, mais ont refusé de témoigner à nouveau, l’une d’elles ayant affirmé avoir avoué sous la torture.

Comme elles, « onze prisonniers politiques ukrainiens sont incarcérés dans les prisons russes », selon le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Pavlo Klimkine.

Le cas le plus connu est celui de la pilote d’hélicoptère Nadia Savtchenko, inculpée du meurtre de deux journalistes russes dans l’est de l’Ukraine en juin 2014, dont le procès se déroulera dans la ville russe de Donetsk. Elle risque jusqu’à 25 ans de prison.

Mardi, la justice russe a par ailleurs gracié une ancienne haute fonctionnaire du ministère russe de la Défense, Evguenia Vassilieva, condamnée en mai pour une affaire d’escroquerie à grande échelle.