La Turquie ajuste le tir

Le PYD, principal parti kurde syrien, est proche des rebelles du PKK, dont la Turquie pilonne les positions dans le nord du l’Irak.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Le PYD, principal parti kurde syrien, est proche des rebelles du PKK, dont la Turquie pilonne les positions dans le nord du l’Irak.

Ce ne sont encore que des mots, mais le chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, qui a rencontré en Malaisie son homologue américain John Kerry, annonce que son pays va commencer « une lutte d’envergure contre État islamique ». Lancée le 24 juillet après des mois d’inertie voire d’ambiguïtés quant à l’organisation djihadiste, la « guerre contre le terrorisme » a pour le moment visé presque uniquement les combattants du PKK, la guérilla kurde et le mouvement kurde en Turquie.

La guerre turque contre EI va-t-elle commencer ?

Cette annonce témoigne de l’embarras croissant d’Ankara quant à ses alliés, en premier lieu les États-Unis. L’engagement turc contre EI commence néanmoins à se préciser après l’ouverture de ses bases aériennes, et notamment celle d’Incirlik aux avions et drones américains pour des frappes en Syrie et en Irak. La première mission de bombardement, par des drones, a été effectuée mercredi. Ankara a par ailleurs proposé à d’autres membres de la coalition contre EI, qui regroupe une soixantaine de pays, dont une quinzaine active dans la guerre, d’utiliser ses bases. La Grande-Bretagne a été approchée, ainsi que la France. La nomination du nouveau chef d’état-major, Hulusi Akar, pour remplacer le général Necdet Özel, en poste depuis 2011 et partant à la retraite, est un autre signal. Jusqu’ici chef de l’armée de terre — la seconde de l’OTAN après celle des États-Unis —, ce général est considéré comme très proche des Américains. « C’est un faucon dans la lutte contre le PKK, mais aussi dans celle contre le terrorisme islamiste et la contrebande à la frontière », assure Metin Gürcan, expert des questions de sécurité à l’Université Bilkent d’Istanbul, cité par Reuters. Le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan s’est rapproché de plus en plus depuis deux ans des militaires. Auparavant, il avait laminé l’armée autoproclamée gardienne de laïcité républicaine et de l’unité nationale en lançant des enquêtes et des procès à grand spectacle contre des centaines de hauts gradés accusés de comploter contre l’AKP, au pouvoir depuis 2002. Cette nouvelle volte-face a suivi sa rupture avec la confrérie islamique de Fethullah Gülen, très puissante dans la police et la justice, qui avait été le maître d’oeuvre de ces procédures fondées souvent sur de fausses preuves.

La guerre contre le PKK est-elle l’objectif principal d’Ankara ?

Les autorités turques n’ont jamais caché que leur « guerre contre le terrorisme » vise au moins autant EI que les rebelles du PKK, qui ont mené la lutte armée contre Ankara depuis 1984, un conflit qui a fait au moins 45 000 morts. Les priorités de la Turquie, pilier du flanc sud-est de l’OTAN, ne sont pas celles de Washington. Son objectif principal est le renversement du régime de Bachar al-Assad et elle veut à tout prix empêcher la création d’un « État terroriste » au nord de la Syrie, soulignant que le PYD, le principal parti kurde syrien, est organiquement lié au PKK. En revanche, Ankara a tissé des liens étroits avec les Kurdes irakiens de Massoud Barzani, indépendant de fait de Bagdad depuis 1991. Après avoir salué fin juillet l’engagement bien que tardif de ce pilier du flanc sud-est de l’OTAN, Washington, qui a pourtant classé le PKK comme organisation terroriste, s’inquiète toujours plus ouvertement de ces opérations visant des combattants kurdes qui, sur le terrain, affrontent les djihadistes. « Ils sont un peu comme l’armée de terre de la coalition, et la Turquie ne peut continuer longtemps comme ça », résume l’analyste politique Cengiz Candar. Le département d’État a d’ailleurs commencé à hausser le ton, appelant à une « riposte proportionnée » d’Ankara aux attaques du PKK. Berlin est encore plus dur, soulignant l’importance de ne pas détruire le processus de paix amorcé à l’automne 2012 par Erdogan qui entama des négociations directes avec le leader historique du PKK Abdullah Öcalan, condamné à vie en 1999 et détenu dans l’île d’Imrali, au large d’Istanbul. Ce dernier appelait en mars 2013 à un cessez-le-feu et à soutenir des négociations pour trouver une solution politique au problème kurde, quelque 15 à 20 millions de personnes sur les 75 millions de citoyens turcs. Ce processus prévoyant l’autonomie locale et le dépôt des armes par la guérilla s’est enlisé notamment après qu’Erdogan eut joué à fond la carte nationaliste lors des dernières élections de juin. Les frappes turques contre le PKK — près de 200 sorties des F-16 turcs — et les représailles de la guérilla (au moins 25 soldats ou policiers tués) risquent de lui donner le coup de grâce. Ankara affirme avoir tué plus de 260 combattants du PKK en Irak du Nord dans les bombardements. Les coups de filet « antiterroristes » de ces quinze derniers jours ont visé d’abord les activistes kurdes. Sur les 1300 personnes mises en garde à vue, au moins 1040 sont des militants kurdes, et seulement 260 sont accusés d’aider EI.

Le parti prokurde HDP sera-t-il interdit ?

Le parti démocratique des peuples (HDP), à l’origine vitrine politique du PKK, mais depuis ouvert à toutes les diversités, avait obtenu 13 % des voix et 80 députés lors de l’élection législative du 7 juin, franchissant pour la première fois le seuil minimum des 10 %. Cela avait privé l’AKP de sa majorité. D’où la volonté du président Recep Tayyip Erdogan, qui rêvait d’une majorité des deux tiers pour instaurer un régime présidentiel, de laminer ce parti et de mettre hors jeu son très charismatique et quadragénaire coprésident Selahattin Demirtas. Aucune procédure d’interdiction contre le HDP n’a pourtant été jusqu’ici ouverte devant la Cour constitutionnelle, qui, dans le passé, a déjà dissous une bonne demi-douzaine de partis kurdes similaires qui ont ressurgi sous un autre nom. Le chef de l’État clame en outre être « personnellement » contre l’interdiction des partis. En revanche, le leader du HDP, que ses partisans surnomment Selocan, fait l’objet d’une enquête, accusé d’avoir appelé à des manifestations violentes à l’automne 2014, alors que la Turquie se refusait à aider les combattants kurdes de Kobane. « Cette personne qui se cache derrière l’immunité parlementaire a causé la mort de plus de 60 personnes lors de ces événements », a lancé Erdogan. Selahattin Demirtas sait qu’il est la principale cible, mais sa marge de manoeuvre est étroite. Il ne peut ni trop condamner le PKK sans perdre le soutien de sa base la plus militante, ni trop s’aligner au risque de faire fuir ses nouveaux électeurs. « Notre priorité urgente est la paix ; il faut faire taire les armes, car nous perdons des vies humaines tous les jours et il n’y a rien de plus important que la vie humaine », martèle Demirtas, clamant que son parti « prend ses décisions tout seul » et n’est pas aux ordres du PKK. Il reconnaît « le droit de l’État à se défendre » et appelle à l’arrêt des combats, mais se fait aussitôt rembarrer par les chefs du PKK sur le terrain, qui taclent les dirigeants du HDP : « Ce ne sont pas eux qui peuvent décider sur le cessez-le-feu, la guerre ou la paix. » « Les rapports de force entre le PKK et le HDP au sein du mouvement kurde ne sont pas simples à évaluer, mais Demirtas a quand même réussi à très bien mener son jeu jusqu’ici », souligne Mithat Sancar, professeur de droit constitutionnel et député du HDP. Ce parti et surtout son leader restent incontournables.

La Turquie va-t-elle retourner aux urnes ?

Depuis l’élection du 7 juin, l’AKP, bien que toujours premier parti du pays (40,8 % des suffrages), n’a pas de majorité. La guerre contre le terrorisme est par un premier ministre, Ahmet Davutoglu, et un gouvernement démissionnaire, dont 8 ministres sur 26 n’ont même pas été réélus. Mais cette « stratégie du chaos » permet au chef de l’État de rester au centre du jeu. Si d’ici le 23 août aucun gouvernement n’est formé, il devra dissoudre l’assemblée, mais la Constitution impose que le gouvernement de transition jusqu’au scrutin intègre tous les partis représentés au Parlement. Le leader de l’AKP tente donc de mettre sur pied un gouvernement minoritaire, même pour quelques mois. En outre, il n’est pas sûr en outre de réussir son pari électoral ; les sondages donnant des résultats très contradictoires aussi bien pour l’AKP, qui n’augmenterait guère ses suffrages, que pour le HDP, qui resterait au-dessus du seuil minimum des 10 %.